1 novembre 2007

Interview d’Emmanuelle Garault – De l’avenir du lobbying en France

Diplômée d’un Master II « juriste européen », Emmanuelle Garault a rejoint tout récemment l’équipe de Confrontations Europe, en tant que Directrice du développement et du lobbying. Elle vient ainsi renforcer l’équipe du Bureau de Bruxelles pour ses activités politiques et de réseaux. En outre, elle anime le groupe Services et Marché intérieur et organise un cycle de conférences à Bruxelles sur le thème des Préférences communautaires pour l’année 2007-2008. Auparavant, Emmanuelle Garault était responsable du lobbying européen à la CCIP, représentant les intérêts européens des 310 000 entreprises ressortissantes sur de très nombreux dossiers, comme la gouvernance d’entreprise, la médiation, le droit de la concurrence et des consommateurs ou encore la propriété intellectuelle. En 2004, elle crée le groupe BASE, cercle de réflexion sur le lobbying à Paris. Composé de lobbyistes de tout horizon, BASE débat sur l’avenir de ce métier mal connu en France, sa reconnaissance ainsi que sa professionnalisation.

IE-Lobbying : Vous êtes une personnalité du lobbying en France et vous vous intéressez tout particulièrement à son avenir…


Vous

IE-L : Comment avez-vous été sensibilisé au lobbying ?

Emmanuelle Garault : Après mes études de droit, j’ai effectué plusieurs stages en cabinets d’avocats à Paris, Lyon, Berlin et Dakar. Intéressée plus particulièrement par le processus de création du droit, d’élaboration de la loi, et passionnée par le projet européen, je suis naturellement venue au lobbying.

IE-L : Quelle est votre définition personnelle du lobbying ?

EG : Je reprends à mon compte la définition du lobbying que donne dans son livre vert sur la transparence le commissaire européen Siim Kallas. Le lobbying y est défini comme « toutes activités qui visent à influer sur l’élaboration des politiques et les processus décisionnels des Institutions». La notion de lobbyiste renvoie quant à elle à toute personne « qui se livre à ce type d’activités et qui travaille dans toute une série d’organisations tels que les cabinets de consultants spécialisés dans les affaires publiques, les cabinets d’avocats, les ONG, les groupes de réflexion, les groupes de pression au sein des entreprises ou les groupements professionnels ».

IE-L : Faîtes-vous le lien avec l’intelligence économique ?

EG : l’intelligence économique vient en amont du lobbying pour dessiner avec précision un contexte politique, économique et réglementaire. Ce travail de veille permet une action de lobbying efficace. La prospective permet d’avoir une vision sur le long terme de notre action, d’anticiper le travail des institutions mais aussi les grandes tendances sociétales. Cette technique rigoureuse et scientifique commence à avoir ses lettres de noblesse en France.

IE-L : Que pensez-vous de l’initiative IE-Lobbying.info ?

EG : Cette initiative est à saluer car elle va dans le sens d’une meilleure connaissance de ces deux métiers, en parfaite interaction et souffrant tous les deux d’une véritable méconnaissance. Ces deux activités, anglo-saxonne pour le lobbying, et japonaise pour l’intelligence économique, tout comme les think-tanks sont des concepts sur lesquels il pourrait être intéressant de revenir ultérieurement.


Votre profession

IE-L : Quelle est la place occupée par les entreprises françaises en matière de représentation des intérêts à Bruxelles ?

EG : Il faut reconnaitre que les lobbyistes français sont de plus en plus présents sur la scène politique européenne. Nous ne sommes peut-être pas encore les meilleurs, mais il faut sortir du discours pessimiste ambiant sur ce point. Il me semble que le problème vient plus de la prise de conscience de l’importance de l’Europe et de l’engagement réellement pro-européen des acteurs économiques et politiques français. Cela freine notablement l’image et le travail des Français aux près des institutions européennes.

IE-L : Quelle est la nature, structure et finalité du groupe de réflexion que vous avez créé et que vous animez depuis plus de trois ans, BASE ?

EG : BASE est une association loi 1901. C’est le premier club français des experts en affaires réglementaires et institutionnelles, appréhendant les problématiques régionales, nationales européennes et internationales et de surcroît qui rassemble des lobbyistes tout horizon, associations, ONG, fédérations, entreprises, cabinets… Ce groupe de réflexion sur le métier de lobbyiste se réunit tous les deux mois depuis plus de trois ans autour d’un déjeuner avec un invité qui présente une thématique en lien avec le lobbying. Nous comptons actuellement plus d’une cinquantaine de membres. Pour plus d’informations, je vous invite à consulter notre plaquette de présentation.

Par ailleurs, nous sommes en cours de finalisation de notre site Web qui devrait très bientôt être en ligne. Notre étude prospective figurera sur ce site et à d’ores et déjà fait l’objet d’une large diffusion. Il sera animé bénévolement par Thibaut Moura, chargé des relations interne-lobbying à la CCIP. Le site Web de l’association contiendra des éléments de présentation du réseau BASE, la charte éthique de l’association ainsi que la liste des membres qui l’accompagne. Une rubrique actualité sera disponible et nos publications seront consultables en ligne. . Dans tous les cas, j’espère que cette initiative ne fera pas le jeu d’une théorie du complot, voyant l’émergence d’une corporation des corporations défendant son intérêt propre. L’idée est au contraire d’agir en toute transparence, en faisant rentrer la profession dans un cadre légal et reconnu.

Pour ma part, je défends un lobbying d’expertise. Le bon lobbyiste est fatalement un expert du dossier dont il s’empare. Peu importe votre budget, c’est par la qualité de votre expertise que vous serez écoutés.

Un parlementaire ne peut maîtriser l’ensemble des aspects techniques des sujets qu’il sera amené à aborder tout au long de son mandat. Par son intervention, le lobbyiste apporte ainsi un éclairage technique et évalue les implications juridiques, économiques et sociologiques d’une proposition législative pour la structure qu’il représente.

IE-L : Au regard des résultats de votre étude de prospective sur l’avenir du lobbying en France d’ici 2012, quel est, selon vous, le scénario le plus probable d’évolution de l’encadrement du lobbying en France ? Vers une autorégulation de la profession, une réglementation sous la bienveillance d’une autorité indépendante ou un encadrement de type étatique ?

EG : Le scénario de l’autorégulation est le plus souhaitable Sous l’impulsion du Réseau Base et animé par le cabinet Stratys, un atelier de prospective a été organisé les 16 et 23 mars afin de réfléchir à l’avenir du lobbying en France à l’horizon 2012. L’idée de mener cette étude nous est venue suite à un déjeuner dans le cadre du réseau BASE sur la prospective et son lien avec le métier de lobbyiste. Plusieurs membres ont alors souhaité mettre en application cette technique afin de dessiner les contours possibles de notre activité, encore mal connue et de fait, non reconnue en France, contrairement à la sphère européenne et aux pays anglo-saxon. Nous avons alors réuni un panel de personnes concernées par ce métier au cours de deux séances de travail. Voilà donc le résultat de nos réflexions, je vous invite à consulter le résumé.

IE-L : La réflexion qui s’engage sur le sort des institutions françaises est-elle à même de reconsidérer le rôle de la société civile en France ?

EG : Je vous invite à lire notre communiqué de presse sur l’ « Avenir du lobbying en France d’ici 2012 », voire le compte-rendu de notre étude si vous souhaitez plus de détails. Dans tous les cas, comme il est précisé dans notre prise de position, nous appelons vivement de nos vœux « une réflexion élargie sur les modalités d’élaboration de la décision publique, de la décision politique, et en particulier sur l’encadrement de l’activité de lobbying ». Il est d’ailleurs prévu d’organiser au deuxième semestre un colloque sur ce thème afin que la voix des lobbyistes puisse être confrontée à celle des autres acteurs et entendues par tous ceux qui sont en charge de la réflexion sur la rénovation de la Ve République.

Pour ma part, je considère qu’il existe deux écoles de pensée sur le fonctionnement des institutions et l’interaction des lobbyistes sur ces dernières, issues de deux paradigmes diamétralement opposés : la conception rousseauiste de l’intérêt général, qui voudrait que ce dernier transcende les intérêts particuliers, et la conception tocquevilienne de l’intérêt général, qui y voit la résultante de l’interaction des intérêts particuliers. Selon Thibaut Moura, une troisième vision se dessine qui constitue une médiane des deux dernières. En effet, l’émergence de l’intérêt général ne peut se résumer à une « addition » d’intérêts particuliers ou à la détention de manière intrinsèque de l’intérêt général par l’élu. C’est donc la confrontation des intérêts particuliers, analysés par le prisme de l’élu, qui engendre cet intérêt. À Bruxelles, c’est la conception anglo-saxonne (tocquevillienne) de la démocratie qui prévaut. Une conception réaliste de la démocratie qui invite tous les types d’acteurs à participer au processus d’élaboration de la loi. Il serait temps de comprendre en France que la scène politique n’appartient pas qu’aux hommes politiques mais aussi à la société civile. Le monopole de la représentativité ne peut appartenir seulement aux hommes politiques.

IE-L : Vous avez rejoint l’équipe du think tank Confrontations Europe. Que pensez-vous du rôle de ces « lobbies de la pensée » au sein de Bruxelles ?

EG : Les think tanks sont avant tout des espaces de réflexions donnant lieu à des études de fond sur des dossiers politiques et techniques. Ils agissent comme des « lobbies de la pensée » dans le sens qu’ils influencent le processus législatif en amont au travers d’une production de qualité (working papers, etc.). A la différence d’un lobbying classique, qui s’échelonne sur environ sept ans, de l’initiative européenne à la transposition en droit interne, le « lobbying » d’un think tank est à plus long terme. Il s’agit d’un lobbying citoyen car les think-tanks réunissent les acteurs de la Société civile dans leur ensemble pour réfléchir à des thématiques importantes de société et de modèle politique.


IE-L : Comment vous positionnez-vous vis-à-vis de l’Initiative européenne en matière de transparence ?

EG : Je partage pleinement la vision du Commissaire Siim Kallas. Avec Alexandre Czmal, responsable du pôle veille et réglementaire de l’ACFCI nous avons expliqué notre position dans notre réponse commune à la consultation sur l’initiative européenne en matière de transparence. Il y est clairement expliqué que « lorsque des groupes de pression cherchent à contribuer à l’élaboration des politiques de l’Union, le livre vert propose qu’ils :

  • informent clairement les citoyens de l’Union de la contribution qu’ils apportent aux institutions européennes ;
  • précisent l’entité ou les intérêts qu’ils représentent ;
  • indiquent l’origine de leurs financements.

L’ACFCI partage pleinement cette vision et souhaite que ces éléments soient aisément accessibles aux citoyens européens afin de renforcer la légitimité des actions de lobbying.

Pourquoi ? Car certaines entreprises puissantes font appel à plusieurs cabinets de consultant en lobbying pour représenter leurs intérêts et accroître ainsi en apparence leur représentativité. C’est souvent le cas pour une entreprise qui défend non seulement son intérêt propre directement, mais également au travers d’une fédération, d’un groupe d’étude et d’un cabinet de consultance

EG : Comment vous positionnez-vous par rapport à l’ « initiative française en matière de transparence » menée par les députés Patrick Beaudouin et Arlette Grosskost ?

EG : Nous y adhérons totalement. Par ailleurs, Patrick Beaudouin a participé à l’Atelier de prospective sur le lobbying, animé par le cabinet Stratys. Nous avons également pu échanger avec le Député Monsieur Charrié qui doit présenter un livre bleu sur le lobbying à l’Assemblée nationale tout prochainement. Les mentalités bougent doucement en France et la prise en compte de la voix de la société civile devient un sujet important. Les réflexions engagées en France font échos aux initiatives européennes. Ces dernières avancées tendent à prouver que les politiques se sont emparés du sujet. Gageons que ces initiatives ne resteront pas sans lendemain.

IE-L : Merci beaucoup pour cette interview.

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