4 septembre 2007

Interview d’Amaury Bessard – Think tanks et lobbying

Amaury Bessard, 26 ans, est le président fondateur de l'Observatoire français des think tanks (OFTT). Il coordonne l’activité de l’observatoire et en dirige les publications. Chargé des relations extérieures au sein d'une industrie du secteur agroalimentaire, il est diplômé de l’IAE de Lille et de l’Ecole de guerre économique. Il est également titulaire d’un DEA en sociologie des médias et d’un autre en prospective appliquée.

IE-Lobbying : Vous êtes une personnalité de l’intelligence économique en France et vous vous distinguez par votre intérêt pour le développement des think tanks

Vous

IE-L : Comment avez-vous été sensibilisé à l’intelligence économique ?

Amaury Bessard : Mon premier contact avec l’intelligence économique fut au sein d’une agence de relations publiques à Paris. Ensuite, j’ai décidé de me former à cette expertise à l’Ecole de guerre économique en vue de compléter mon parcours universitaire.

IE-L : Quelle est votre définition personnelle de l’intelligence économique ?

AB : Je ne sais pas si je suis réellement compétent pour donner une définition de l’intelligence économique. Je me contente de présenter l’intelligence économique comme une démarche permettant d’apprendre, de comprendre et d’agir au sein d’un environnement complexe. De manière plus concrète, l’IE peut s’entendre comme un ensemble de méthodes visant à rechercher, récolter, analyser et diffuser de l’information stratégique pour une organisation.

IE-L : Comment en êtes-vous venu au think tanks ?

AB : Très simplement. Je me suis intéressé lors de mes recherches universitaires au rôle des intellectuels dans le paysage politique français, à la place et à l’histoire particulière de la société civile dans la construction de notre système politique moderne. Des penseurs révolutionnaires aux personnalités engagées des années 1950 en passant par les poètes du XIXe siècle, les think tanks me sont apparus comme une nouvelle voie d’expression de l’intelligentsia française. Mêlant expertise et savoir, pouvoir et volonté, ces organisations issues de la mouvance sociétale semblent renouveler le rôle et la légitimité des corps intermédiaires au sein d’un cadre politique centralisé. Ils m’apparaissent comme une cause ou/et un symptôme de l’évolution du paysage politique français. Ils m’intéressent particulièrement car ils sont porteurs de sens et de représentations de l’évolution de notre démocratie. Ils en constituent à cet égard conjointement un danger et un gardien. Cette dualité de force éveille l’intérêt et suscite la curiosité.

IE-L : Que pensez-vous de l’initiative IE-Lobbying.info ?

<

AB : Je trouve l’idée intéressante. Félicitations pour votre initiative qui peut permettre d’ouvrir la réflexion sur le lobbying. Il est toujours enrichissant de comprendre ensemble des éléments distincts comme l’intelligence économique et le lobbying. L’un peut irriguer l’autre, et inversement.

<

Votre profession

IE-L : Quel est le rôle de l’OFTT ? Comment opère-t-il ? Quel est son degré de visibilité à ce jour ?

AB : Nous avons décidé de créer une structure l’année dernière afin d’étudier les think tanks, leur histoire, leur évolution, et leur environnement. L’Observatoire tend à être un espace libre, dégagé de toute idéologie partisane ou de tout engagement politique, syndical ou religieux. Notre mode opératoire est concentré sur la dimension humaine de notre objet. Ainsi, au-delà d’informer, notre volonté est de partager et de débattre. Nous voulons donner la parole à l’ensemble des acteurs, susciter du débat, et échanger les visions de chacun afin d’ouvrir de nouveaux horizons. Nous nous proposons de diffuser de nombreuses publications à destination des cercles de décision et des citoyens. Le magazine trimestriel Think constitue notre principale activité à ce jour. Je vous invite à consulter notre site www.oftt.eu.

Concernant notre degré de visibilité, nous sommes régulièrement sollicités pour intervenir au sein de cénacles privés ou publics afin d’expliquer le concept des think tanks auprès de publics novices ou sur l’avancement de nos travaux auprès de publics plus confirmés. Nous nouons des contacts de plus en plus étroits avec certains think tanks et institutions françaises. Nous nous réjouissons également que notre magazine soit diffusé au sein des sphères administratives et politiques. Enfin, nous recevons régulièrement des propositions de collaboration dans le domaine de la recherche et des études. Notre initiative semble intéresser des nombreuses personnes et de nombreuses organisations à ce jour. Nous verrons comment se déroulent ces différents projets dans l’avenir.

IE-L : Quel est votre définition personnelle des think tanks ? Quel est l’état des recherches universitaires actuellement sur les think tanks ?

AB : Comme tout acteur d'un système politique, les think tanks ne constituent pas un ensemble homogène. Il n'existe donc pas de modèle unique dans lequel l'ensemble de ces acteurs pourraient s'insérer. Cependant, ils disposent tous de caractéristiques communes qui les distinguent d'autres parties prenantes de la vie publique comme les syndicats, les partis politiques ou les unités administratives.

Il existe de nombreuses définitions des think tanks aujourd'hui, nous privilégions une vision simple pour ne pas rajouter d'incertitude là où il y en a déjà beaucoup. Ainsi, nous pourrions les présenter comme des organisations indépendantes dont la production et la diffusion de solutions innovantes de politiques publiques constituent ses principales activités. Nous pourrions rajouter que ces organisations disposent de ressources propres en matière d’études et de recherche.

McGann & Weaver, les deux chercheurs références sur le sujet dans le monde anglo-saxon propose de les regrouper en quatre catégories :

1. Les universités sans étudiant

2. Les instituts de recherche sous contrat

3. Les advocacy tanks

4. Les think tanks affiliés à un parti politique

Comme vous pouvez le constater, deux variables prédominent à cette nomenclature : le financement et l'idéologie. Nous pouvons nous interroger sur la pertinence de ce système dans le contexte français. En ce qui me concerne, je pense que la variable déterminante en France reste l'indépendance vis-à-vis de l'Etat central, facteur qui n'est pas explicitement pris en compte chez nos deux chercheurs.

Concernant l’état de l’art sur le sujet, nous pouvons observer un magistère intellectuel de la recherche américaine jusque dans les années 1990. Deux tendances se distinguent dans leur approche de l’objet. La plus académique tend à comprendre la forme et l’influence des think tanks dans une double perspective sociologique et politique. Nous pouvons citer les deux références que sont McGann et Weaver. La seconde tendance s’intéresse aux think tanks comme un élément d’un processus : celui de la circulation de l’expertise et de la décision publique. Diane Stone et Andrew Denham en sont issus.

IE-L : Peut-on les considérer comme des « lobbies de la pensée » ?

AB : Si nous prenons la vision du livre vert européen qui définit le lobbying comme « toutes les activités qui visent à influer sur l’élaboration des politiques et les processus décisionnels des institutions européennes », les think tanks peuvent être considérés comme des lobbies. Nous pouvons cependant nous interroger sur l’étendue de cette acception qui regroupe un nombre important d’organisations et d’individus.

La fonction principale du think tank consiste à produire et proposer des solutions de politiques publiques, celle des lobbies réside dans la défense d’un intérêt particulier et/ou corporatiste. Les deux enjeux ne sont pas forcément inconciliables mais ils restent différents dans leur nature, voir dans leurs modalités. Les lobbies peuvent développer une capacité de réflexion et de proposition mais elle représente un moyen en vue d’un objectif et non une finalité en soi. Inversement, un think tank peut défendre une doctrine ou une idéologie (le terme « lobbies de la pensée » y fait référence) mais cela ne constitue pas une propriété inhérente à l’ensemble de ces organismes. De manière plus explicite, tous les think tanks n’ont pas la même vision de leur utilité que le PNAC aux USA. Afin de dissiper ces doutes, il serait certainement nécessaire d’encourager les think tanks eux-mêmes à plus de transparence.

IE-L : Si l’on s’en réfère à une précédente interview de Stéphane Desselas, il apparaît clairement que les think tanks peuvent être intégrés au sein d’une stratégie d’influence sur le long terme. En effet, dans son ouvrage, Un lobbying professionnel à visage découvert (Editions du Palio), il explique qu’ils sont des « éléments constitutifs du débat européen qu’ils cherchent à influencer en formulant des recommandations politiques à destination des décideurs européens ». Qu’en pensez-vous ? Dans quelle mesure les think tanks peuvent-ils être instrumentalisés par des lobbies ?

AB : Sur le long terme, je pense que de nombreux acteurs peuvent être intégrés au sein d’une stratégie d’influence. Si cette démarche se veut globale et efficace, elle nécessite de comprendre et de rassembler un large panel d’acteurs différents.

Concernant l’évaluation de leur instrumentalisation par les lobbies, la réponse ne peut être que mesurée car elle dépend de la puissance et de la forme du lobby d’une part et de la nature du think tank d’autre part. Il n’existe pas de généralités ou de prêt-à-penser sur les think tanks. Il serait simpliste de les appréhender comme de simples rouages d’une visée lobbyiste d’une part mais il serait tout aussi naïf de les considérer comme des acteurs indépendants aux vertus philanthropiques. La réalité se situe certainement entre les deux.

Ouvertures

IE-L : IE-L : Dans une précédente interview au Journal du Net, vous avez déclaré que certains think tanks, du fait de leur affiliation à certains partis politiques, étaient plus à même d’influencer le débat politique ? Existe-t-il des cas français d’influence concrète ?

AB : En France, le dialogue entre l’Etat et les corps intermédiaires n’est pas communément accepté. Le lien qui unit les citoyens à l’Etat reste le politique élu. Ainsi, la relation qui se noue entre le parti politique et une organisation productrice d’idées peut se révéler payante pour les deux partenaires. Nous observons le même cas de figure entre une administration et un think tank. Étant donné que les think tanks français sont encore jeunes et qu’ils opèrent dans un environnement peu institutionnalisé, il est difficile d’évaluer avec méthode leur réelle influence. L’OFTT travaille justement sur des outils de mesure cohérents et objectifs afin d’éclairer ce débat.

IE-L : Comment pensez-vous faire évoluer l’OFTT ? Quels sont vos projets d’avenir ?

AB : A l’heure actuelle, nous nous appliquons à délivrer une information régulière de qualité à notre lectorat. Téléchargeable gratuitement sur notre site Internet www.oftt.eu, le magazine trimestriel Think connaît un vif succès. Nous en sommes déjà au quatrième numéro et les sujets à traiter sont encore nombreux. Dans ce même souci d’information, nous travaillons sur une lettre mensuelle dressant un bilan régulier de l’activité des principaux think tanks français, accompagnée d’une revue de presse. Nous réfléchissons en permanence au développement de nouveaux outils pour contribuer à une meilleure connaissance.

En parallèle, nous développons des projets sectoriels permettant de comprendre l’implication des think tanks selon une problématique donnée comme l’industrie de la défense, la politique énergétique, ou la lutte antiterroriste. Nous allons mettre en place des évènements (conférences, petits déjeuners, etc.) afin de rencontrer nos lecteurs, partager nos réflexions et susciter du débat. A terme, nous ambitionnons de consolider notre base scientifique en vue de formaliser une activité de recherche.

IE-L : Merci beaucoup pour cette interview.

Aucun commentaire: