20 juin 2007

Lobbying européen – Interview de Daniel Guéguen

Voici le quatrième et dernier article consacré à l’ouvrage de Daniel Guéguen, intitulé Lobbying européen, publié aux éditions Europolitique, « Guide pratique ». Daniel Guéguen est le fondateur et dirigeant de Clan Public Affairs (groupe ESL & Network). Cet ouvrage, écrit par un professionnel des affaires publiques, offre en effet un véritable panorama du lobbying au sein de l’Union européenne, décrivant très précisément les évolutions historiques, structures et méthodes de lobbying mises en œuvre au sein de la capitale de l’Europe, Bruxelles. Il permet en outre de produire une analyse comparée des pratiques culturelles du lobbying à Paris et Bruxelles. Il a été choisi pour sa grande praticité, la clarté et la simplicité de son énonciation.

Voici la liste des articles prévus :


Afin de conclure ce cycle, voici une interview de Daniel Guéguen, centré sur la publication de Lobbying européen.

Vous

IE-L : M. Daniel Guéguen, vous êtes une personnalité du lobbying à double titre. A la fois théoricien et praticien du lobbying, vous êtes notamment à l'origine en 2004 de la création d'une plateforme de services associant la consultance (Clan Public Affairs), la Presse (Europolitique), la formation (European Training), et des services d'affaires (Clan Business Centers). Quel est votre parcours universitaire et en quoi vous prédestinait-il à la pratique du lobbying ?

Je suis un pluridisciplinaire : droit, économie, finances avec des sciences politiques. Le mélange se prête bien aux affaires publiques européennes. J’ai, en outre, énormément voyagé et énormément lu. Je me sens, pour tout dire, très international et multiculturel.

IE-L : Quelle est votre définition du lobbying ?

Le lobbying n’a qu’une définition : « actions d’influence auprès des pouvoirs publics ».

IE-L : Que pensez-vous de l'initiative IE-Lobbying.info, premier Portail collaboratif du lobbying et de l'intelligence économique ?

La méconnaissance française sur l’Union européenne étant abyssale toute initiative permettant d’y remédier est utile par nature. A mon avis l’intelligence économique est le lobbying sont intimement liés car le lobbying efficace repose sur l’anticipation. Plus on agit tôt et plus les marges d’influence sont fortes. Obtenir l’information avant les autres constitue, dès lors, un atout important.

Votre ouvrage

IE-L : Votre dernier ouvrage, Lobbying européen, publié aux éditions Europolitique dresse un intéressant panorama du lobbying bruxellois. Pourquoi un nouvel ouvrage sur le lobbying? En quoi votre ouvrage est-il novateur ou se distingue-t-il de la littérature déjà produite sur le lobbying ?

IE-L :
Que pensez-vous de l'Initiative européenne en matière de transparence initiée par Siim
Kallas ?
Enormément de livres ont été publiés et sont publiés sur le lobbying, mais la plupart d’entre eux sont soit des livres de « philosophie du lobbying » (considérations éthiques, réflexions sur la gouvernance, …), soit des thèses universitaires généralement déconnectées du métier.Mon livre est - à ma connaissance - le seul ouvrage qui présente dans le détail (et dans la clarté) la méthodologie du lobbying européen. Car, outre l’anticipation déjà évoquée, le second mot clé du lobbying est « méthodologie ».Le livre aborde successivement les structures de lobbying (associations européennes, ONG, syndicats, représentation européenne des entreprises), les outils (la veille, l’intelligence économique, les réseaux à Bruxelles, la communication institutionnelle) et les stratégies de lobbying. Cette dernière partie très prospective constituant le cœur du livre.J’ai, par ailleurs, accordé beaucoup d’attention à la facilité de lecture : des schémas, des exemples, de la couleur, un grand format. Vous connaissez la formule : « ce qui se conçoit bien s’exprime clairement ! ».

IE-L : Dans votre ouvrage, vous accordez une place particulière à l'intelligence économique. Dans quelle mesure cette discipline est-elle complémentaire avec la pratique du lobbying ?

Comme je l’ai dit, l’intelligence économique permet d’obtenir les informations à la source, mais il ne suffit pas d’avoir la bonne information pour faire du bon lobbying. Un lobbying efficace requiert au moins trois conditions : la crédibilité des arguments, la bonne stratégie et une communication très pointue. Ce dernier point généralement négligé est essentiel, car plus les dossiers sont complexes et les structures fragmentées, plus vos arguments doivent être exposés avec clarté et concision. Savez-vous que 80% des communiqués de presse adressés aux journalistes européens ne sont tout simplement pas lus car trop longs, peu clairs, mal présentés, etc. ? Il en va de même des « position papers » généralement beaucoup trop long, mal écrits, mal traduits et donc parfaitement inefficaces.

IE-L : Quelle est la spécificité du lobbying au sein de l'Union européenne ? En quoi se distingue-t-il d'une pratique spécifiquement française ?

Lobbying français et lobbying européen n’ont rien en commun. Je reçois souvent des e-mails de cadres français désireux de réorienter leur carrière et qui souhaitent « devenir lobbyistes européens ». Ils sont très étonnés que je les en dissuade. En effet, le lobbying européen est un métier hautement sophistiqué qui repose sur une longue pratique et une immersion de longue durée dans un milieu où les codes d’accès n’ont rien à voir avec la société parisienne. Au plan national, le lobbying est lié au politique. Pour les dossiers législatifs le lobbyiste travaille avec la majorité parlementaire, dont il doit – en pratique – être membre. Son réseau est essentiellement politique et il appartient à divers cercles (grandes écoles, Légion d’Honneur ou autres) qui lui ouvrent les portes.Rien de tel à Bruxelles où le lobbying est essentiellement technique et où, à l’inverse de la France, il est recommandé de n’appartenir à aucun parti politique. L’influence du lobbyste à Bruxelles peut être considérable, mais elle est essentiellement personnelle. Elle repose sur une crédibilité et un réseau global très proche du terrain. A Bruxelles si j’ai le choix de rencontrer le « desk officer » de mon dossier ou le Commissaire, je choisis sans hésiter le premier. Il en irait tout à fait autrement pour un dossier national.

IE-L : Quelle est la supériorité du "lobbying transversal", dernière évolution du lobbying européen si l'on en croit votre analyse ?

Le lobbying est comme la mode féminine, il change (et parfois radicalement) au fil des années. Pendant des décennies le lobbying s’est organisé autour des associations professionnelles nationales et européennes qui, par suite des élargissements successifs, en sont réduites au plus petit dénominateur commun et donc à l’inefficacité. Parallèlement, les ONG autrefois inefficaces (car manquant de crédibilité technique) ont gagné le devant de la scène. Il est clair qu’aujourd’hui à Bruxelles les ONG sont, en moyenne, beaucoup plus influentes que le monde de l’entreprise. Le meilleur drapeau pour être écouté par la Commission est celui d’une ONG et le plus mauvais celui des multinationales. Cela peut paraître injuste ou ridicule, mais c’est ainsi.Ces deux considérations rendent nécessaire la constitution de coalitions transversales associant des secteurs industriels (via des entreprises ou des associations professionnelles) et des ONG. Il faut apprendre à travailler avec les ONG, les identifier, les approcher, gagner leur confiance. Le processus est long, mais de plus en plus d’entreprises ont constitué des alliances très efficaces avec des ONG. On peut citer Unilever, Lafarge, Toyota, Pfizer, Novartis, … Ces alliances permettent de passer d’un lobbying d’opposition (très défensif) à un lobby de propositions (plus pro-actif). Ces alliances qui reposent sur des consensus des producteurs aux consommateurs sont jugées très favorablement par les Institutions européennes car elles sont des facteurs de solutions.

IE-L : Quelle est l'avenir du lobbying bruxellois ?

Il faut d’abord savoir que les marges d’influence du lobbying à Bruxelles sont considérables. Le lobbying y fait clairement partie du processus décisionnel.

Avec l’élargissement croissant de l’Union, la multiplication des acteurs, la complexité accrue des dossiers, le lobbying va se transformer en profondeur. La réforme de la Comitologie (qu’il importe impérativement de connaître et qui fait l’objet de mon prochain livre à paraître le 1er septembre 2007) va occasionner une véritable révolution du lobbying.

Le lobbying va devenir plus professionnel, exiger plus de technicité, plus de crédibilité, plus d’alliances avec la société civile, plus de communication aussi. Il sera sans doute plus conflictuel. Avec plus d’intelligence économique et un rôle accru pour les media.

Dans ce contexte difficile, mon analyse est que les marges d’influence actuelles demeureront, mais que les clés d’accès à l’influence seront plus restrictives, plus exigeantes, davantage liées à la compétence.

Je n’en pense pas du bien car je crois que le Commissaire Kallas passe à côté de son sujet. Prenons quelques exemples :

  • D’un côté la Commission adopte un projet intitulé « better regulation » consistant à réduire les formalités administratives des entreprises de 25% en 2012 ; d’un autre côté, la réforme de la Comitologie va constituer une usine à gaz ingérable. Est-ce bien cohérent ?
  • Les Groupes d’experts de la Commission constituent une vraie « boîte noire » parfaitement opaque et tout à fait anti-démocratique. Il en va de même de certains Groupes de Comitologie très peu transparents. Là encore, Monsieur Kallas ne s’en occupe pas !
  • Je ne crois personnellement pas aux codes de bonne conduite volontaires. Ils sont tout à fait inadaptés. Je suis favorable à l’idée de publier la liste de mes clients et les budgets correspondants à condition que ces informations confidentielles soient adressées à une autorité publique chargée de les collecter pour les tenir à la disposition de la Commission, d’un régulateur ou de la justice en cas de fraude ou de corruption. Mettre ces informations à la disposition du public comme le propose M. Kallas n’a aucun sens. Que diraient les avocats si on leur demandait la même chose !
IE-L : Pensez-vous qu'un scandale "Abramoff" pourrait se produire en Europe ?

Il faut d’abord souligner que l’argent intervient peu dans le succès d’une campagne de lobbying à Bruxelles. Tel n’est pas le cas à Washington où entreprises et industries sponsorisent à tout va les hommes politiques et leurs partis. Le scandale Abramoff y trouve son origine.

Cela dit, un mini scandale Abramoff pourrait arriver à Bruxelles, mais avec trois zéros de moins dans les chiffres en cause !

IE-L : Pensez-vous que le cadre proposé sera suffisamment contraignant afin d'encadrer efficacement le lobbying au sein de l'Union européenne ?

Pour prolonger ma réponse à votre question précédente, je suis favorable à la constitution d’un Ordre des lobbystes et praticiens en affaires européennes sur le modèle de l’Ordre des avocats ou des médecins. Je suis donc clairement favorable à une réglementation OBLIGATOIRE. Notre métier est très sensible et nous sommes souvent confrontés à des zones grises. Il est impératif de définir via un dialogue avec la Commission européenne ce qui est autorisé et ce qui ne l’est pas.

Les conditions d’adhésion à cet Ordre pourraient être souples car les voies d’accès à notre profession sont diverses, mais elles seraient assorties de règles contraignantes comme je viens de la préciser, avec des sanctions en cas de faute avérée. Il me semble également indispensable que les lobbyistes et praticiens en affaires européennes élisent des représentants pour défendre notre profession au niveau des Institutions européennes et belges.

Nos représentants élus auraient également la lourde tâche de communiquer avec l’opinion publique pour revaloriser notre profession mal connue, mal jugée et très décriée, le plus souvent à tort.

Ouvertures

IE-L : Que pensez-vous de l'"initiative française en matière de transparence" initiée par les députés Patrick Beaudouin et d'Arlette Grosskost ? Le lobbying doit-il être encadré et quelles peuvent être les modalités de cette régulation ? Faut-il privilégier l'autorégulation (codes de déontologie) ou l'encadrement sévère (avec un commissaire au lobbyisme comme au Canada)?

A mon grand regret, je ne connais rien des initiatives françaises. Dans ma vie professionnelle, je suis 100% orienté sur l’Union européenne.

Les lecteurs peuvent me contacter à l’adresse suivante : dg@clanpa.eu

IE-L : Merci beaucoup pour cet interview.

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