5 mars 2007

Retour sur une opération d'influence : Les Enfants de Don Quichotte

L’opération d’influence choisie est exemplaire par sa brièveté et son impact. Avec très peu de moyens, en un temps extrêmement limité, « Les enfants de Don Quichotte », association dirigée par le très médiatique Jean-Baptiste Legrand, ont orchestré une magistrale opération d’influence. Mais par-delà son exemplarité, c’est peut-être aussi l’occasion d’interroger l’ « authenticité » même de cette action « citoyenne » issue de la société civile, bénéficiant a priori d’un puissant capital en termes de légitimité et d’image, et plus loin de toute campagne de relations publiques, que l’on peut toujours soupçonner d’une certaine artificialité.


Description


Les Enfants de Don Quichotte est une association française présidée par Jean-Baptiste Legrand, créée le 16 novembre 2006 à l'initiative d'Augustin Legrand, Pascal Oumakhlouf et Ronan Dénécé et domiciliée à Chécy dans le Loiret. Défenseurs « attitrés » des sans abris, Les Enfants de Don Quichotte s’intègrent dans un tissu associatif proche des idéaux défendus par le défunt abbé Pierre.

« Désireuse de porter à la connaissance générale les conditions de vie des sans domicile », comme le proclame haut et fort la charte disponible site Web dédié, l’association installa dans la nuit du 15 au 16 décembre 2006, un village de quelque 200 tentes sur les berges du Canal Saint-Martin à Paris. Les Enfants de Don Quichotte reçurent très rapidement le soutien de nombreuses personnalités politiques et alors que les vœux du Président de la République reprirent les souhaits d’Augustin Legrand en matière de lutte contre la précarité, le Gouvernement annonça dans la première semaine de janvier un projet de loi sur « le droit au logement opposable ».



Analyse de l'opération d'influence



En seulement deux mois, cette association jusqu’alors méconnu du grand public, réussit un incroyable coup de force : obliger le Gouvernement à adopter un projet de loi contre l’exclusion des sans-abris.

Aussi, cette opération d’influence n’est pas sans rappeler l’opération « Hiver 54 » mise en œuvre par les Compagnons d’Emmaüs et emmené par le charismatique abbé Pierre, comme le souligne David Berly, directeur du centre d'hébergement du Centre d’action sociale protestant :

Une action exceptionnelle comme cela, on en voit une par siècle. Au XXe siècle, il y a eu l’abbé Pierre, qui a utilisé les médias pour se faire entendre. Les Enfants de Don Quichotte reprennent les méthodes de communication de l'hiver 1954, avec des outils encore plus perfectionnés !

Mieux, le nom de l’association, Les Enfants de Don Quichotte, figure comme une véritable trouvaille médiatique analyse Gilles Masson, président de l’agence M&C Saatchi GAD, « car il renvoie à un combat vain, livré contre des moulins à vent… Or, dans l’inconscient populaire, il est inacceptable que le combat contre l’absence d’abri soit assimilé à une lutte sans espoir... ». Certains en attribuent la paternité flatteuse à Jean Rochefort, première personnalité médiatique à être montée au front, dont on chuchote canal Saint-Martin qu’il serait le parrain d’Augustin Legrand. A moins que sa longue stature – près de deux mètres – n’ait inspiré ce nom à Augustin Legrand, qui semble avoir longuement travaillé sa ressemblance physique avec l’abbé Pierre, allant jusqu’à s’inspirer de ses méthodes pour mieux frapper les esprits. A noter, point singulier, que la référence littéraire est omniprésente au sein de cette opération d’influence « romanesque ». Ainsi, les citations émaillent le site Web. Celle de Jean Wrésinski, emprunte d’un certain lyrisme, est notamment présente sur le site : « Là où les hommes sont condamnés à vivre dans la misère, les droits de l’homme sont violés. S’unir pour les faire respecter est un devoir sacré ». Cette volonté de mobiliser les foules, en se servant notamment de l’art comme vecteur d’influence, tend à rappeler les analyses de Jean-Marie Guyau, philosophe et sociologue du XIXe siècle, qui confiait aux artistes la « mission sociale » de guider le peuple sur le droit chemin à l’image de Victor Hugo ou d’Alphonse de Lamartine.

Par ailleurs, il semble que les « foules » ne soient guère insensibles à la rhétorique passionnée d’Augustin Legrand, et ce d’autant plus que cette opération d’influence joue sur une thématique sociétale majeure, à savoir le droit au logement, enjeu de société auquel les Français sont d’autant plus sensible au vu de l’augmentation perçu du coût de la vie.

C’est dire aussi que les « agenda-makers » ont utilisé toutes les ressources de l’influence afin de sensibiliser le public ciblé, par le choix du lieu, au cœur de Paris, le long du Canal Saint-Martin, et l’instrumentalisation de l’agenda politique, puisque l’action a été lancée au début de l’hiver, cinq mois avant les élections présidentielles. Si l’on s’en réfère au dossier de presse réalisé par Les Enfants de Don Quichotte, le Herald Tribune, le New York Times, le Time, Tageblatt et jusqu’au quotidien libanais L’Orient. Le Jour ont couvert la médiatisation éclair de la mobilisation. Canal Saint-Martin, des reporters américains travaillaient côte-à-côte avec les cameramen français, se faufilant entre les tentes colorées et numérotées.

Si l’on s’en réfère au cycle de décision en quatre étapes, Les Enfant de Don Quichotte ont été « exemplaires » dans leur opération d’influence en misant à la fois sur perception (la couleur rouge vif des tentes), la croyance (la nécessité absolue de lutter contre l’exclusion), l’attitude (dimension interactive de l’opération, puisqu’il était possible de prendre part à la détresse des sans domicile en dormant dans une tente) et enfin le comportement (l’engagement contre l’exclusion), transformant un enjeu de société en débat éthique en jouant sur les valeurs d’équité, d’humanité et de dignité, comme on peut le lire dans le préambule de leur Charte publiée opportunément le 25 décembre 2006 Nous, citoyens et citoyennes, refusons la situation inhumaine que vivent certains d’entre nous, sans domicile fixe. Nous voulons que soit mis fin à ce scandale, à la honte que cela représente pour un pays comme le nôtre. En définitive, il semble que la dimension participative de l’opération ait joué un rôle majeur, comme l’écrit Marc Castelli, directeur de la communication du Secours populaire :

C’est à partir du moment où ils ont appelé chaque citoyen à rejoindre le mouvement et à passer deux ou trois nuits sous la tente par solidarité que les médias ont commencé à s'intéresser à eux

En somme, il semble nécessaire de mettre en doute l’authenticité et la spontanéité de ce mouvement de grassroots lobbying, opération d’influence préméditée, planifiée et maîtrisée dans sa totalité. Mais la singularité de l’action des Enfants de Don Quichotte, réside probablement dans sa dimension esthétique, qui semble notamment avoir séduit le milieu journalistique. Jouant sur l’agenda du public (augmentation du coût de la vie), l’agenda des responsables politiques (la proximité d’avec les élections présidentielles), ce regroupement associatif a instrumentalisé l’agenda des médias (théorie de l’agenda setting) et mis en œuvre un véritable coup de force que la rigueur nous interdit de prendre pour naturel et désintéressé.

3 commentaires:

D.VDA a dit…

Brillante analyse du point de vue de la mise en oeuvre.

A.B. a dit…

Analyse interessante mais un peu choquante. On peut bien entendu eprouver une fascination pour la precision et le doigte d'un crime et decortiquer son modus operandi. Neanmoins, de la fascination a l'apologie il n'y a qu'un pas, et il ne faut pas oublier la nature criminelle de l'action menee par les enfants de Don Quichote.

ze masked pingouin a dit…

J'entends que l'assocation les Enfants de Don Quichotte s'apprête à lancer un plan d'action comportant la distribution de 'milliers de tentes' ; la question qui me taraude, depuis le début des activités de cette assoc, est celle du financement. Une tente, ça ne se trouve pas sous les sabots d'un cheval, alors, des milliers ... Je ne laisse pas d'être étonné qu'aucun media, n'ait, à ma connaissance, soulevé cette question du financement. Pensez aux efforts désespérées d'ONG pour obtenir des fonds ; je suis, comme tout le monde, harcelé de courriers et de courriels de la part d'ONG de tous poils me sollicitant, alors que je n'ai pas le souvenir d'une campagne provenant des EDQ qui semblent en meseure de réunir des financement par un coup de baguette magique. Ai-je l'esprit mal tourné ?
Cherchant de nouveau sur la toile, je trouve votre blog et son commentaire, trés pertinent, me semble-t-il, sur le caractère formidablement médiatique de l'opération me ramène plus que jamais à cette question qui ne me semble pas secondaire du financement. D'ici là à penser au bon gros appât qui ramène le bon public devant les écrans de télé pour bien faire marcher la machine à pub.... mais oui, j'ai l'esprit mal tourné !