20 février 2007

Le marché du lobbying en Europe

Voici le dernier article sur la sociologie du lobbying inspiré de l’ouvrage dirigé par Hélène Michel, maître de conférences en sciences politique à l’Université Lille 2, Lobbyistes et lobbying de l'Union européenne : Trajectoires, formations et pratiques des représentants d'intérêts[1].

Quatre autres articles sont également prévus :


L'émergence du marché du lobbying en France et en Europe


Comment expliquer l’explosion du marché du lobbying ? Discipline encore obscure il y a quelques années, le lobbying se développe et acquière progressivement une forme de légitimité en Europe. En France, alors que les formations au lobbying se multiplient, nombreuses sont les entreprises du CAC 40 faisant appel aux services des professionnels de l’influence. De même qu’il existe un « marché » de l’intelligence économique comme le rappelle le Journal du Management, il semble qu’un marché du lobbying se dessine progressivement.

L'émergence du marché du lobbying en France


En France, la conception jacobine de la démocratie a longtemps exclu la représentation des intérêts particuliers. Il y a de cela encore quelques temps, le terme de lobbying bénéficiait d’une forte charge négative, étant directement associé à une activité de corruption. L’utilisation courante d’euphémismes pour désigner les lobbies était bien la preuve d’une certaine hypocrisie vis-à-vis de cet « obscur trafic d’influence ». Pourtant, les intérêts privés font bel et bien partir de la vie politique française. Si par lobbying, on entend effectivement toute pratique visant à influencer les décideurs et ce faisant intervenir indirectement dans le policy making, les groupes d’intérêts sont en effet depuis longtemps devenue une réalité en France. Si l’on s’en réfère à l’ouvrage d’Hélène Constanty et de Vincent Nouzille, Députés sous influences. Le vrai pouvoir des lobbies à l'Assemblée nationale, le lobbying est ancré au cœur de la République[2].

Ces jeux de pouvoirs souterrains ne datent pas d’hier. Dans Le Président, film culte d’Henri Vernueil (1960), Jean Gabin, qui joue le rôle d’un président du Conseil sous la IVe République, fait scandale dans l’hémicycle en dénonçant la collusion des députés avec les « groupes d’intérêts » : « J’ai parlé tout à l’heure de syndicats d’intérêts. Voulez-vous, messieurs, que je fasse l’appel de cette Assemblée ? » Et il scande le pedigree de tous les députés présent : PDG de l’Omnium minier du Sénégal, fondé de pouvoir de la banque Isart Lebré, avocat-conseil de l’Anglo-française des pétroles… Gabin, magistral, conclut ainsi sa tirade, sous les huées des élus : « La politique devrait être une vocation. Je suis sûr qu’elle l’est pour certains d’entre vous. Mais pour le plus grand nombre, elle est un métier. Un métier qui ne rapport pas aussi vite que beaucoup le souhaiteraient et qui nécessite de grosses mises de fonds. Une campagne électorale coûte cher. Mais pour certaines sociétés, c’est un placement amorti en quatre ans


L’apparition du lobbying en France est aussi le fait d’une double nécessité.

  1. Le mouvement de décentralisation accélérée en France et nécessité d’une représentativité des collectivités locales et territoriales, françaises ou étrangères, des institutions, des ONG…
  2. La dynamique de la construction européenne, s’accélérant à partir de la fin des années 1980 et nécessitant l’action des groupes d’intérêts (exemple : la défense des produits de terroir à Bruxelles, tel que les vins français).

Aussi, le lobbying acquière une légitimité accrue. Les formations en lobbying se multiplient, les chercheurs en sciences politiques s’y intéressent de plus en plus près, tandis que les grandes entreprises françaises, certes encore en retard par rapport aux entreprises anglo-saxonnes, intègrent désormais un département « Relations institutionnelles » ou « Affaires publiques », etc. Un contexte globalement favorablement au développement du lobbying, sans compter les rapports gouvernementaux encourageant les entreprises à accroître leurs capacités d’influences auprès des institutions européennes. La conséquence du développement de cette activité est la prise de conscience de la nécessité d’un encadrement légal de cette activité, et ce notamment en France avec la proposition de résolution les députés UMP Patrick Beaudouin et Arlette Grosskost.

Si donc on peut parler de « marché émergent » du lobbying, c’est qu’effectivement nombreux sont les acteurs désireux d’influencer le decision-process : acteurs institutionnels, entreprises du CAC 40 et bien sûr la société civile très présente. Au vu du nombre de directives votées à Bruxelles, de la durée du legislative-process (plusieurs années parfois) et des conséquences importantes sur le marché intérieur, il n’est pas étonnant qu’autant d’acteurs s’investissent dans la pratique de l’influence. Un bon exemple serait l’important lobbying mis en œuvre par les industries chimiques, et ce notamment sous l’égide de la CEFIC), afin de peser sur une législation sur le contrôle des produits chimiques, lobbying qui dura pas moins de six ans.

L'émergence du marché du lobbying en Europe



Le marché du lobbying européen est beaucoup plus jeune, ouvert et accessible par le marché français. C’est que Bruxelles, rappelons-le, ne compte pas moins de 15 000 lobbyistes, regroupés dans les trois ou quatre kilomètres carrés du quartier européen. Soit près d’un lobbyiste pour deux eurocrates. En nombre, à peine moins qu’à Washington, où ils sont 17 000. Ils sont organisés au sein de 2600 bureaux ou officines : associations professionnelles, groupes d’intérêts, sociétés de conseil, cabinets d’avocats spécialisés, etc. Rien qu’au Parlement européen, plus de 4750 « représentants d’intérêts » sont officiellement enregistrés. L’enjeu est de taille : 75% des mesures de politique économique et sociale qui touchent le quotidien des citoyens européens sont préparées et édictées ici, avant d’être transposées dans le droit national des Etats membres.

Pour s’y retrouver à l’intérieur du « microcosme » bruxellois, il est possible de se reporter au Lobby Planet, étude publiée par l’ONG européenne de surveillance du lobbying d’entreprise Corporate Europe Observatory (CEO). Véritable introduction au cœur du lobbying d’affaire à Bruxelles, ce guide initie en 17 étapes le profane au travers de la capital européenne, nous y indique les adresses stratégiques des organisations et des agences les plus influentes et nous y présente leurs grandes campagnes de ces dernières années. S’il n’existe pas en effet de registre public de recherche d’emploi en ce qui concerne le lobbying.

A noter que si vous rechercher une formation en affaires publiques, un stage en affaires publiques ou un emploi en affaires publiques, n'hésitez pas à consulter le portail IE-Lobbying.info.


[1] MICHEL, Hélène, Lobbyistes et lobbying de l'Union européenne : Trajectoires, formations et pratiques des représentants d'intérêts, Presses Universitaires de Strasbourg, « Sociologie politique Europe », 2006

[2] CONSTANTY, Hélène et NOUZILLE Vincent, Députés sous influences. Le vrai pouvoir des lobbies à l'Assemblée nationale, Fayard, LITT.GENE., 2006, p.10

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