8 février 2007

La pratique du lobbying, essai de définition par Michel Offerlé

Ce premier article sur la sociologie du lobbying marque en fait l’ouverture d’un cycle d’articles inspiré de l’excellent ouvrage dirigé par Hélène Michel, maître de conférences en sciences politique à l’Université Lille 2, Lobbyistes et lobbying de l'Union européenne : Trajectoires, formations et pratiques des représentants d'intérêts[1].

Voici les autres articles prévus :


Si l’on part du principe que les relations interpersonnelles en général ne se réduisent à un jeu de séduction et de captation, alors le lobbying en tant que pratique de l’influence est une constitutif de l’agir humain. Comme l’a démontré Jürgen Habermas, toute interaction humaine participe d’un « agir stratégique »[2] dont le but est d’influencer autrui en vue de la satisfaction de son propre intérêt. A l’opposé, l’ « agir communicationnel » définit idéalement la recherche d’une entente commune via la négociation et le dialogue. Si l’ « agir communicationnel » est une construction proprement théorique, l’ « agir stratégique » est bien une réalité empirique. En un certain sens, toute relation interpersonnelle est purement et simplement un jeu d’influence, et le régime démocratique, le lieu par excellence de ce type de « lobbying primitif ».

Rien de très nouveau dans la pratique du lobbying, terme désignant toute action ayant pour but d’influencer une autorité publique. Les bas-reliefs de l’Antiquité nous montrent la foule se pressant dans le vestibule du Sénat afin de rencontrer tel ou tel haut personnage. Les salons du XVIIIe siècle servaient autant à se créer des réseaux à la cour qu’à discuter de littérature[3]

Aussi, si l’on s’en réfère à l’analyse de Michel Offerlé[4], l’activité de lobbying peut être définie selon trois grandes dimensions :

  1. L’auto-labelisation apparaît être la « première forme d’attestation et de catégorisation sociales ». En somme, un lobby est un groupement qui s’intitule comme tel. Comme l’écrit Michel Offerlé, l’usage « du vocabulaire des public affairs ou de la consultance internationale s’impose alors pour la défense d’intérêts clairement identifiés comme commerciaux, celui de l’advocacy pour les causes données comme généreuses et celui de l’intelligence économique dans des secteurs dits stratégiques ». En parallèle, point très important, on constate également une certaine auto-organisation des professionnels au niveau européen : AFCAP, SEAP, EPACA
  2. La seconde forme d’ « objectivation sociale » apparaît provenir des entreprises de disqualification émanant des concurrents ou des adversaires également parties prenantes dans l’espace de la représentation. Ainsi Corporate Europe Observatory va dénoncer les agissements délictueux du « lobby du tabac », du « lobby des industries chimiques », etc. Le sens est donc éminemment péjoratif.
  3. Enfin, la troisième « institutionnalisation possible du vocable » semble provenir d’une institutionnalisation juridique, avec notamment l’imposition de procédures d’inscription sur un registre, autorisant ainsi les enregistrés à bénéficier officiellement d’accès aux institutions nationales. C'est un projet en Europe et en France

L’analyse de Michel Offerlé met donc en lumière trois dimensions de l’activité de lobbying : catégorie socioprofessionnelle émergente en voie de labellisation, dénonciation sociale péjorative, juridiciarisation de la profession.

[1] MICHEL, Hélène, Lobbyistes et lobbying de l'Union européenne : Trajectoires, formations et pratiques des représentants d'intérêts, Presses Universitaires de Strasbourg, « Sociologie politique Europe », 2006

[2] HABERMAS, Jürgen, Théorie de l’agir communicationnel, traduction française, Paris, Fayard, 1987.

[3] SCHEPERS, Stefan, co-fondateur de l’European Public Policy Advisors d’après le compte-rendu du débat « Faire entendre sa voix à Bruxelles », Ecole publique de Management, Octobre 2004, reproduit dans La Gazette de la société et des techniques, Mai 2005, n°35

[4] OFFERLE, Michel in Hélène MICHEL, Hélène, Lobbyistes et lobbying de l'Union européenne : Trajectoires, formations et pratiques des représentants d'intérêts, Presses Universitaires de Strasbourg, « Sociologie politique Europe », 2006, « Lobbyings / lobbyistes Militants / militantismes »

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