18 novembre 2006

Les présidentiables assument-ils une politique de puissance ?

Sur quel critère évaluer un présidentiable ? Par-delà les effets d’annonce et autres subtilités des stratégies de communication bien rôdées des politiques, il apparaît nécessaire d’évaluer la substance de leur discours afin de déterminer leurs orientations générales dans les secteurs clefs. Un des domaines qui me paraît incontournable est celui de la politique économique internationale. Comment les futurs candidats envisagent-ils la France sur la scène internationale ? Ont-ils une politique de puissance ?


Fin avril 2007, les Français seront appelés à désigner le Président de la République. Or, parmi les critères d’élection d’un candidat, il me semble que l’examen de leur politique internationale est capital. Comment des présidentiables tels que Nicolas Sarkozy, Ségolène Royal ou encore François Bayrou envisagent-ils l’avenir de la France dans le monde ? Ont-ils une « certaine idée de la France » pour parler comme le Général De Gaulle, à savoir une vision sur le long terme de son positionnement stratégique ?

Mais tout d’abord, pour éviter tout malentendu, que faut-il entendre par politique de puissance ? Si l’on s’en réfère à Aristote, la puissance est de l’ordre du mouvement et s’oppose à l’acte qui est achèvement. Alors que la puissance exprime l’expansion, l’acte exprime l’accompli. Par analogie, la puissance désignera en politique la capacité d’un Etat à rayonner au sein de sa sphère d’influence. Ce rayonnement se manifeste initialement au niveau géoéconomique par l’élaboration d’une stratégie à long terme de maintien et de conquête de puissance dans les domaines politique, économique et culturel.

Ainsi, le Général de Gaulle avait une politique de puissance notamment face aux Etats-Unis, politique de puissance qui n’était en somme que l’expression d’un patriotisme économique, résultante d’une extraordinaire lucidité quant à l’état du monde et le meilleur avenir possible de la France au sein de celui-ci.

Mais qu’est-ce que le patriotisme économique ? Il ne se confond pas avec le nationalisme économique qui rompt avec la logique libérale prédominante en menant une politique protectionniste. Le patriotisme économique récuse cette logique de fermeture et avance une politique publique d’intelligence économique susceptible de répondre aux distorsions économiques sur les marchés stratégiques.

Mais alors qu’est-ce que l’intelligence économique ? L’intelligence économique a été définie dans le Référentiel de formation en intelligence économique comme la « maîtrise et protection de l’information stratégique pour tout acteur économique. Elle a pour triple finalité la compétitivité du tissu industriel, la sécurité de l’économie et des entreprises et le renforcement de l’influence de notre pays ». La pratique de l’intelligence économique ne s’oppose pas au libéralisme, il ne fait qu’en exploiter les failles. En effet, si la concurrence pure et parfaite est une illusion, alors l’intelligence économique trouve pleinement sa légitimité. Il existe de nombreux exemples de modèles différents associant libéralisme et logique patriotique d’intelligence économique : le capitalisme guerrier des Etats-Unis, la culture du renseignement économique au Japon ou l’ « économie sociale de marché »de la Chine favorable à l’implantation d’entreprises étrangères.

Une fois ces prémisses définies, voici donc un bref panorama de l’orientation des présidentiables sur les problématiques de puissance. Alors, quel présidentiable assume-t-il une vision d’une France puissance ? Il est à déplorer, hélas, qu’aucun candidat, de gauche comme de droite, ne semble partager la vision d’une France comme puissance internationale ou du moins rayonnant au travers d’une Europe puissance.

Ainsi, Nicolas Sarkozy se vante de cultiver une proximité avec les Etats-Unis et multiplie les courbettes devant les hauts responsables de l’administration Bush. Son atlantisme affiché, son admiration outre-mesure pour les Etats d’outre-Atlantique s’inscrit dans une vision libérale de l’économie où l’intervention de l’Etat apparaît des plus minorée. Sans pour autant adopter une ligne de conduite proche d’Alain Madelin, le Président de l’UMP incarne le courant d’une droite voyant dans l’Etat un régulateur plutôt qu’un administrateur en dépit d’effets d’annonce succincts ainsi que l’illustre un interview des Echos daté du 9 novembre.

Pour ce qui est de Ségolène Royal, ces « désirs d’avenirs » ne semblent pas se concrétiser en une vision concrète de la France sur la scène internationale comme en témoigne la relative rareté de ses déclarations. Certes, la présidentiable du PS, s’oppose à l’atlantisme de Nicolas Sarkozy, mais cette une stratégie de démarcation ne se mue pas en une véritable stratégie de proposition. De fait, la vision d’une France puissance n’est pas le sacerdoce d’une gauche historiquement pacifiste (Jean Jaurès) et méfiante à l’égard du monde des renseignements (François Mitterrand).

Que dire du centre ? Lors de son discours prononcé au colloque de l’UDF du 9 novembre, François Bayrou adopte une ligne proche de Nicolas Sarkozy en dénigrant les pesanteurs du système administratif français décourageant tout esprit d’entreprise. Le dirigeant centriste qui estime que « faire du protectionnisme quand on est la première puissance exportatrice du monde […] serait suicidaire » ne reconnaît point la nécessité stratégique d’une réflexion sur la notion de « patriotisme économique ».

Mais ce sont peut-être les Verts atypiques, partisans d’une non-croissance, opposé à une politique industrielle forte et à l’utilisation de l’énergie atomique, qui se placent le plus en porte à faux vis-à-vis d’une France puissante. Trop sectoriel, leur vision est polluée par le paradigme de la défense absolu de l’environnement. L’écologie politique ne cultive aucun dogme de puissance. L’ « affaire » du Rainbow Warrior y est sans doute pour quelque chose… En un mot, Dominique Voynet, la candidate des Verts à la présidentielle de 2007, ne partage aucune de vision de la France comme puissance à l’international.

Du côté des extrêmes, le bilan est identique. Alors que le leader de la Ligue communiste révolutionnaire, Olivier Besancenot, propose de supprimer le budget du Ministère de la Défense au profit de l’éducation, Jean-Marie Le Pen développe une pensée également archaïque de l’économie en désirant couper la France de l’Europe. Seul Philippe de Villiers semble se positionner dans l’optique d’une France puissance, lui qui a fait sienne la notion de « patriotisme économique » et l’instrumentalise au service d’une vision populiste de l’économie. Ainsi, dans un communiqué à l’AFP, le Président du MPF « dénonce le choix par la SNCF du groupe canadien Bombardier plutôt que celui du groupe français Alstom pour le remplacement des trains franciliens». Pour Philippe de Villiers, « cette décision scandaleuse est prise au mépris des travailleurs français et de la sauvegarde de l’emploi dans notre pays ». Seulement, Philippe de Villiers tombe dans les travers de la démagogie et n’inscrit pas la vision d’une France rayonnante à l’international au sein de l’Union européenne, ce qui apparaît complètement utopique.

C’est que, quand la vision des politiques n’est pas parasitée par des schèmes de compréhension dogmatique, l’analyse marxiste ou libérale, elle verse dans une logique politicienne démagogique. En ce qui concerne la définition du « patriotisme économique », plus ou moins confondue avec une forme de néoprotectionnisme diffus, elle est ainsi trop souvent idéologisée par les populistes.

Quand est-ce que les hommes politiques français comprendront que l’on peut être libéral et patriote ? Assumer les mécanismes du marché, encourager efficacement le développement des entreprises à l’étranger et défendre les intérêts nationaux stratégiques n’est nullement contradictoire. Prenez le cas des Etats-Unis et du Japon, respectivement première et deuxième puissance économique mondiale, qui assument un discours libéral tout en protégeant les entreprises à l’étranger et encourageant leur développement à l’étranger.

A vrai dire, seul Dominique de Villepin, commanditaire notamment du dernier rapport de Bernard Carayon à « Armes égales », et reprenant à son compte l’héritage gaulliste semblent être à même de redonner à la France ses lettres de noblesse dans le monde. Mais se présentera-t-il ?

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