14 octobre 2006

La campagne de lobbying « Campaign for Creativity » (2005)

Nommée malicieusement « Campaign for Creativity » (et abrégée C4C), cette campagne, probablement commandité par de puissantes firmes états-uniennes du logiciels et l'EICTA (European Information and Communications Technology Industry Association), visait à faire croire qu’une plus grande brevetabilité des logiciels encouragerait innovation et compétitivité en Europe. L'objectif était plus particulièrement d'influencer les députés européens concernant le projet de directive sur la «brevétabilité des inventions mises en oeuvre par ordinateur » (2005).

En vérité, puisque la majorité des brevets logiciels délivrés par l’Office européen des brevets, sur des bases juridiques contestables et sans réelle reconnaissance légale de la part des institutions de l’Union, sont détenus par de puissantes firmes états-uniennes. De plus, si l’EICTA est un groupe d’intérêt censé représenter les entreprises du secteur du logiciel en Europe, il n’en est pas moins majoritairement financé par des firmes d’outre-Atlantique tels que Microsoft ou Adobe. Aussi, si les brevets logiciels étaient légalisés, ils seraient très probablement utilisés pour « couler » les PME européennes les plus compétitives en les menaçant de lourdes poursuites judiciaires (tel que Sun par exemple, déjà en procès avec Microsoft). A noter aussi que la campagne « Campain for Creativity » ne disposait que d’une obscure vitrine Web, un peu gênant pour une campagne censée promouvoir la « créativité » en matière de programmation logiciel… Mais la FFII, toujours dont son optique d’open-lobbying a gracieusement créée une page Web recensant plusieurs articles critiques de sources diversifiées sur le sujet[1]. Habile manœuvre, il faut le reconnaître, car si vous faîtes une recherche sur Google, vous tombez d’abord sur la « version FFII » de « Campaign for Creativity ».

L’agence spécialisée en affaires publiques engagée par l’EICTA est Campbell Gentry[2]. Elle est dirigée par Simon Gentry[3], qui s’est notamment illustrée pour le compte du géant pharmaceutique, Smithkline Beecham, au sujet de la proposition de directive sur la brevetabilité du vivant. Le budget alloué pour cette simple campagne était déjà de 30 millions d’euros, qu’en était-il des frais engagés pour « Campaign for Creativity » ? Le lobbying pratiqué de Campbell Gentry fut non seulement coûteux mais notoirement agressif. Voir la pratique de l’ « autospaming » (ou « pourriel ») consistant à envoyer aux 732 députés un mail standard à des dates stratégiques. La FFII s’est procuré un exemplaire de cet email qu’elle mit en ligne (voir en Annexe). Campbell Gentry a également abusé des stratégies de désinformations en semant le doute quant à la brevetabilité des logiciels (voir en Annexe la déconstruction par la FFII du « décalogue » de Campbell Gentry en faveur des brevets logiciels). Il serait possible de poursuivre cette montée chromatique dans la pratique obscure de l’influence ; la liste de pratiques douteuses ne s’arrête pas là en effet. On peut ajouter aussi l’organisation de pseudo-événements tel que l’« Innovation Day » en juin 2005, ou encore la mobilisation de pseudo-PME envoyés au Parlement européen par les grands firmes et même le chantage économique via Microsoft. Ainsi, selon les rapports d’un journal danois, Bill Gates aurait menacé le gouvernement danois de rapatrier les postes du Danemark aux États-Unis si le Danemark continue à s’opposer à la directive de la Commission européenne sur les brevets logiciels. Microsoft a officiellement démenti bien entendu. Et que dire des activités de corruption des fonctionnaires de la Commission, très probable mais évidement impossibles à prouver. Plus trivialement, on pourrait citer cette tentative comique de subversion des députés européens. Durant les moins de juin et de juillet 2005, Campbell Gentry offrit gratuitement des glaces aux députés européens places du Luxembourg en échange de la promesse d’un vote (voir en Annexe le mail du député européen Malcom Harbour, encourageant ses collègues à venir déguster des glaces sur la Place du Luxembourg). Une glace contre un vote : voilà l’image piteuse de la démocratie que Campbell Gentry a pu renvoyer durant sa campagne de lobbying.


L’opposition entre les deux types de lobbying est presque caricatural : d’un côté, un lobbying citoyen et transparent, de l’autre un lobbying marchand aux pratiques obscures. Lobbying-éclaireur contre lobbying corrupteur : nous avons quasiment passé en revue cas deux pratiques extrêmes du lobbying au cours de cette article.

Si la FFII fut récompensée comme meilleur lobby de l’année, en la personne de Florian Mueller, quand est-il de la campagne menée par Campbell Gentry pour le compte de l’EICTA ? « Campaign for Creativity » reçu le prix « The Worst Lobbying of the Year 2005 »[4] (85% des votes) par le site Eurolobbyaward loin devant le lobbying de groupes peu recommandables tels que Exxon Mobil (2% des votes) ou The European Chemical Industrie Council (2% des votes) On peut également se reporter aux articles de Corporate Europe[5], un site dénonçant les méfaits de cette campagne.


[1] Campaign for Creativity. Page Web sur la campagne de Campbell Gentry réalisée par la FFII, [en ligne] (page consultée le 28 mai 2006)
[2] Campbell Gentry. Site de l’agence d’affaires publiques à laquelle l’EICTA a commandité une campagne contre les brevets logiciels, [en ligne] (page consultée le 28 mai 2006)
[3] Simon Gentry. Page Web dressant le CV de l’auteur de « Campaign for Creativity », [en ligne] (page consultée le 28 mai 2006)
[4] Eulobbyaward. Page Web décernant les trophées de la pire action de lobbying en Europe, [En ligne] (page consultée le 28 mai 2006).
[5] Corporate Europe. Page Web critiquant les méthodes de lobbying utilisées par l’agence Campbell Gentry dans le cadre de sa campagne « Campaign for Creativity », [en ligne] (page consultée le 28 mai 2006)

1 commentaire:

Cyril PIERRE de GEYER a dit…

Excellent article, comme les autres.
Merci beaucoup pour ces analyses.