13 octobre 2006

Deux idéaux-types de groupes d’intérêt : la FFII et l’EICTA

A l’occasion du vote en seconde lecture de la proposition de directive sur la « brevetabilité des inventions mises en œuvre par ordinateur », deux groupes d’intérêt très différents s’opposèrent : la FFII (Foundation for a Free Information Infrastructure), ONG représentant les PME du secteur du logiciel en Europe et l’EICTA , un lobby supposé regrouper les principales entreprises européennes du secteur du logiciel et des télécommunications.
La principale distinction que l’on peut poser entre le lobby de la FFII et celui de l’EICTA est celle de la différence de structuration. Pour reprendre une expression d’Eric S. Raymond[1] appliquée aux communautés d’utilisateurs de logiciels libres, la FFII fonctionne sur un mode non-hiérarchique, elle fonctionne sur le mode du « bazaar ». Cette faiblesse de structuration autorise une plus grande autonomie et créativité de la part des membres de la FFII, libre de contribuer à leur propre manière.

Le lobby de l’EICTA fonctionne lui sur le mode hiérarchique d’une entreprise. Les membres sont tenus de respecter une même ligne idéologique et n’ont guère de marge de manœuvre. La FFII fonctionne aussi sur le mode associatif, voire même communautaire. Issu de la société civile, le mouvement associatif de la FFII s’appuie davantage sur un « grassoots lobbying » recherchant des soutiens à la base et bénéficiant alors d’un capital de légitimité supérieur, d’une étiquette citoyenne puissante face à un lobbying marchand privilégiant un « grasstops lobbying » plus centré sur les pressions financières.

Face au manque de soutien de la société civile, source de légitimité, des soutiens artificiels à la base furent cependant créés par l’EICTA (création de pseudo-associations, de pseudo-PME, de pseudo-événements). Cette conversion d’un « grasstops lobbying » en un « artificial grassroots » lobbying ou constitution artificielle de groupes citoyens par les grandes firmes du monde marchand afin de représenter leurs intérêts vise alors à faire croire à un soutien massif de l’opinion publique, comme l’expliquent John Stauber et Sheldon Rampton, spécialistes des relations publiques :

"Artificially created grassroots coalitions are referred to in the industry as ‘astroturf’ (after a synthetic grass product). Astroturf is a “grassroots program that involves the instant manufacturing of public support for a point of view in which either uninformed activists are recruited or means of deception are used to recruit them".

La FFII compte elle plus de 100 000 adhérents disséminés à travers toute l’Europe qui participent activement à son développement. Aussi, la majorité des adhérents de la FFII sont rôdés aux logiciels libres et travaille bénévolement au service d’une seule et même cause : la lutte contre la brevetabilité des logiciels (voir en Annexe la réponse de Florian Mueller, très actif dans la lutte contre les brevets logiciels, à mon email). Cette armée de croyants, qui est aussi une armée de développeurs bénévoles, constitue une force de frappe inédite sur le net, à l’inverse de l’EICTA qui mobilise quelques « spin doctors » triés sur le volet et dont la visibilité sur Internet est plus que réduite.. Une des particularités majeures de la FFII est en effet son imposant e-lobbying : la FFII se distingue ainsi de l’EICTA par l’importance de sa production sur le net (5 000 pages Web sur les brevets logiciels expliquant leur nocivité juridique et économique, newsletter, mailing-lists).

Enfin, la FFII pratique une forme d’ « open-lobbying ». Par ce nouveau paradigme, il faut comprendre production et la diffusion d’informations fiables et ouvertes à tous. Non seulement la majeure partie de la production de la FFII est librement accessible en ligne mais elle est aussi librement contestable puisqu’elle fonctionne sur le principe du wiki (chacun peut participer à l’élaboration de ces pages web). En bref, la qualité de l’information produite par la FFII provient de sa falsifiabilité, pour reprendre un concept cher à Karl Popper : elle s’expose à la critique et ne peut donc être accusée de propagande. A l’inverse, le lobbying de l’EICTA est plus obscur. Peu d’informations transparaissent sur ces actions.

Comme nous l’avons déjà mentionné, la logique du lobbying marchand est tout à fait opposé en ce qu’elle procède tout d’abord d’un « grasstops lobbying » et d’un important lobbying financier. Dans tout les cas, le lobbying associatif contre les brevets logiciels apparaît plus efficace en terme de coût / avantage. Bénéficiant d’un solide ancrage dans le monde du logiciel, il s’impose non seulement comme le plus légitime mais aussi le plus opérant face à la force de frappe lourde et coûteuse que constitue l’EICTA. Il s’agit maintenant de s’intéresser en deux campagnes très différentes mises en œuvre par ces lobbies (voir post suivant)


[1] Linux France. Site renvoyant à la version française et librement consultable du livre La cathédrale et le bazaar, écrit par Eric S. Raymond, initiateur du projet Open source, [en ligne]

[2] STAUBER, John, and Sheldon Rampton, ‘Deforming Consent: The Public Relations Industry’s Secret War on activists’, in Covert Action Quarterly 55, 1995/96, p. 23.

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