26 septembre 2006

La dimension transculturelle du lobbying et de l’intelligence économique

Notre « postmodernité » ou « hypermodernité » selon les auteurs est objectivement complexe. C’est dire que les interactions humaines ne sauraient se réduire à quelques processus linéaires et autres déterminismes ; la réalité sociopolitique comporte ainsi une part irréductible d’imprévisibilité, des zones d’incertitudes objectives. A l’échelle du pouvoir, le procès de complexification du réel est surtout visible au travers de la fragmentation du processus décisionnel, comme en témoigne l’actuel mouvement de privatisation de l’espace public et l’émergence progressive d’une société civile très présente dans la sphère du politique ; en d’autres termes, la formation d’un triangle du pouvoir en matière décisionnel, associant les autorités publiques, la société civile et le secteur économique. Un des exemples les plus marquants de cet éclatement du « decision-making process », serait sans doute celui de la construction européenne, dont le corollaire évident est l’européanisation des décisions publiques, comme le montre Michel Clamen[1]. Les couloirs du Parlement européen pourraient être comparés à une vaste arène dans laquelle de nombreux acteurs, tant publics que privés, interagissent dans le processus décisionnel communautaire aux niveaux régional, national et européen. Les différents organismes de représentations jouent alors un rôle de pression et de conseil, d’intermédiation et de dialogue. La recherche d’information joue aussi un rôle prépondérant et le lobbying se veut anticipatif et non pas simplement réactif (agir pour ne pas subir).


La postmodernité et le lobbying



Multiplicité et complexité, tels sont les deux paradigmes sous lesquels la réalité du pouvoir peut être subsumée. Dans un tel contexte, propice à l’incertitude et au doute, deux qualités s’imposent à l’activité de lobbying.

Multidisciplinarité


Le lobbyiste idéal bénéficie d’une formation multidisciplinaire lui permettant d’aborder la complexité d’une problématique. Bernard Le Grelle ne décrit-il pas le lobbyiste professionnel comme étant composé de 20% de droit, 20% d’économie, 20% de diplomatie, 20% de communication et 20% de politique[2] ? Plus qu’une discipline, le lobbying requiert le savant dosage de toutes ces disciplines, une gestion plurielle des intérêts : « ars communiqua, ars combinatoria », la communication est un art combinatoire. Un proverbe d’autant plus important au point de vue du lobbying défini abstraitement comme représentation des intérêts ou médiation des rapports dans un cadre démocratique. C’est que l’intérêt, comme l’écrit à ce propos François de La Rochefoucauld, parle toutes sortes de langues et joue toutes sortes de personnage, même celui du désintéressé »[3]

Multiculturalisme


Michel Clamen notait ainsi que la culture personnelle et la connaissance des règles implicites du lobbying à Bruxelles est indispensable : « La diversité des cultures et des comportements ; au-delà du droit, c’est le règne des codes, des réseaux de personnes, du non-dit. Les différences culturelles entre nations, qui jouent un grand rôle dans les discussions diplomatiques, influent aussi sur les méthodes de défense des intérêts privés. La crédibilité impose un travail transfrontière, révélateur des divergences d’habitudes, des systèmes de pensée… » [4]. Le lobbyiste idéal doit non seulement pouvoir se faire avocat ou économiste mais il doit pouvoir entrer dans la peau des députés anglo-saxons ou polonais.

La postmodernité et l'intelligence économique



Pour ce qui est de l’intelligence économique, dans son acceptation la plus noble, c’est-à-dire non seulement comme activité de renseignement mais aussi comme activité de proposition, d’élaboration tactique au service d’une stratégie de puissance, le multiculturalisme s’impose également.

Le danger du monoculturalisme


La puissance et la faiblesse des Etats-Unis repose probablement sur le monoculturalisme, c’est-à-dire la logique du Même, identité simple et immuable, capacité imposer une logique uniforme tel un rouleau compresseur idéologique. Mais le Même ne peut faire face au réel dans sa richesse, sa complexité et sa multiplicité. Il rencontre nécessairement des limites. Ainsi en va-t-il des Etats-Unis, dépassés par sa propre richesse culturelle (ghettos) et la complexité de la situation internationale (Palestine, Irak, Liban).

Le choix du multiculturalisme et la logique de composition


Pour faire un parallèle avec la littérature, lorsque l’on demandait à Jacques Derrida quelle était son style d’écriture idéal, il répondait sans hésiter qu’il n’y en avait aucun de prédéfini ou plutôt qu’il y en avait à l’infini ; l’écriture doit se faire événement, elle doit épouser la matière et se faire singulière afin de restituer en le contenu synthétique original d’une pensée qui diffère. De même, il me semble que toute démarche d’intelligence économique doit être une démarche singulière de rupture, particulièrement lorsqu’elle s’élève à la stratégie. Cette singularité fonction de la situation doit tirer son originalité d’une approche multiculturelle.

D’où cette analyse comparée des dynamiques de puissance économique, qui emprunte pour une large part à la pensée de Christian Harbulot, fondateur de l’Ecole de Guerre Economique. Quelles sont les points forts des grands empires tels que le japon, l’Allemagne et les Etats-Unis ?

Focus sur le Japon


La formidable puissance du japon repose sur son « technoglobalisme » et ses stratégies de conquête des marchés mondiaux. Son avance technologique repose en grande part sur sa culture collective de l’information, sa capacité à orchestrer durablement des actions offensives et sa recherche de la rentabilité couplée à la recherche de la puissance nationale.

Les limites de ce modèles, observables dans les multiples crises financières ayant ébranlées le Japon dans les années 1990, repose sur la collusion intime du politique et de l’économique (arme à double tranchant) et le déficit démocratique (au point de vue de la mobilisation), fragilités redoublées au point de vue internationale par la relative vassalité vis-à-vis de l’Occident.

Focus sur l’Allemagne


La puissance de l’Allemagne relève en partie de sa culture méthodique de l’information, sa double capacité à anticiper l’évolution des marchés et à occuper le terrain avant l’autre comme le démontre en partie sa politique offensive des brevets. Le dynamisme économique de l’Allemagne provient également de son fameux redéploiement dans les nouvelles économiques de l’Est (Ost Politik).

Les limites de la stratégie de puissance allemande résident principalement dans l’autocensure liée à la défaite de la Seconde guerre mondiale et tout comme le Japon, à l’influence fragilisante des Etats-Unis. Le résultat en est une « perte de mémoire » de la culture du combat et un refus de toute idéologie de la « guerre économique ».

Focus sur les Etats-Unis


L’hyperpuissance des Etats-Unis réside dans l’alliance délibérée entre une politique de l’information au service d’une stratégie de suprématie économique et un renseignement humain efficace dilué dans les structures privées

L’hyperpuissance des Etats-Unis se heurte à des limites intrinsèques en ce que tout modèle dominant est naturellement contestée. Le rejet de l’infodominance et du mode de vie des Etats-Unis s’exprime dans l’antiaméricanisme de certains pays occidentaux comme la France et dans le reste du monde par une « haine » des envahisseurs.

L’étude rapide de ces trois modèles nous permet de déterminer certains traits constitutifs d’une politique de puissance

  • Culture nationale du patriotisme économique et protectionnisme diffus
  • Partenariat public/privé, centralisation du renseignement économique et constitution offensif d’un réseau d’entreprises innovantes
  • Légitimation des actions de lobbying et enjeu du control des processus de normalisation

[1] CLAMEN, Michel, « Les méthodes européennes du lobbying » in Actes du colloque Lobbying d’affaires : nouvelles tendances et stratégies, mars 2002, p. 87.
[2] LE GRELLE, Bernard, Profession lobbyman. Le pouvoir des coulisses, Paris, Hachette, 1988.
[3] LA ROCHEFOUCAULT, François de, Réflexions ou sentences et maximes morales.
[4] CLAMEN, Michel, « Les méthodes européennes du lobbying » in Actes du colloque Lobbying d’affaires : nouvelles tendances et stratégies, mars 2002, p.81.

Aucun commentaire: