8 août 2006

La compréhension idéaliste de la démocratie en Europe

Au regard du commun, le lobbying est généralement assimilé à un obscur trafic d’influence auprès des décideurs publics à l’aide de moyens douteux.

Le paradigme de compréhension idéaliste de la démocratie



Ce rejet spontané et cynique des groupes de pression s’origine dans ce que nous appellerons le paradigme de compréhension idéaliste de la démocratie. Dans La structure des révolutions scientifiques, Thomas S. Kuhn définit ainsi la notion de paradigme comme fond préanalytique dans lequel s’enracine implicitement toute représentation sur un sujet donné, à un moment précis et dans lieu précis [1]. L’idéalisme démocratique européen tire ces origines de la Révolution française de 1789. Il se traduit par une vision jacobine et unitaire de la Nation, excluant toutes corporations et autres organes de médiation visant la représentation des intérêts particuliers (loi Le Chapelier du 14 juin 1791). La relation entre l’Etat et les citoyens doit être la plus immédiate possible et les intérêts privés bannis des débats publics. Ce culte de l’intérêt général se redouble d’une culture catholique et laïque distante à l’égard de tout ce qui a trait à l’argent. Cette croyance collective est encore durement enracinée dans la représentation des citoyens européens.

Vers une déconstruction du paradigme idéaliste de la démocratie



C’est Joseph A. Schumpeter qui proposa une déconstruction de cette représentation idéaliste de la démocratie, en mettant à bas ces deux principaux postulats, à savoir la rationalité d’un vouloir unifié détenu par le peuple souverain et la présence consécutive d’une finalité unique et déterminée. L’évidence d’un bien commun à tous est ironiquement mis en question par Joseph A. Schumpeter en raison de son indétermination et de son abstraction : « il n’existe aucune entité consistant dans un bien commun unique­ment déterminé sur lequel tous les hommes puissent tomber d’accord ou puissent être mis d’accord par la force convaincante d’arguments rationnels »[2].

D’autres parts, même si un « maxi­mum utilitariste de satisfaction économique » pouvait être rationnellement déterminé, sa mise en œuvre demeurerait problématique et ne pourrait également satisfaire tout le monde. Est-il possible en effet d’apporter une réponse précise à des problèmes particuliers et à des intérêts si divergents ? En conséquence de quoi, la conception particulière de la volonté du peuple ou volonté générale « s’évanouit en fumée » [3]. Car s’il n’existe aucune finalité commune déterminable (le bien commun) et aucune volonté commune mais une pluralité de volitions particulières, la volonté générale n’a effectivement pas lieu d’être.
Pour Joseph A. Schumpeter, il n’existe donc pas de régime démocratique au sens classique du terme, mais seulement une méthode démocratique définie comme « système institutionnel, aboutissant à des décisions politiques, dans lequel des individus acquièrent le pouvoir de statuer sur ces décisions à l’issue d’une lutte concurrentielle portant sur les votes du peuple » [4].
Les hommes politiques et d’une manière homothétique, les administrations qui doivent les servir, sont alors transformés en acteurs concurrents devant convaincre une clientèle à laquelle on peut appliquer les us et les coutumes de l’entreprise en matière de recherche de profit. Cette approche pragmatique de la démocratie est non seulement plus proche de la réalité mais légitime aussi la représentation d’intérêts particuliers dans le jeu réglé d’une lutte d’influence entre différents groupes.

La « méthode démocratique » schumpétérienne et lobbying



La « méthode démocratique » schumpétérienne n’exclue pas le lobbying, elle semble même le normaliser. Après tout, les relations interpersonnelles en général ne se réduisent-elles pas un jeu d’influence, de séduction, de captation ? Comme l’a démontré Jürgen Habermas, toute interaction humaine participe d’un « agir stratégique »[5] dont le but est d’influencer autrui en vue de la satisfaction de son propre intérêt. A l’opposé, l’ « agir communicationnel » définit idéalement la recherche d’une entente commune via la négociation et le dialogue. Si l’ « agir communicationnel » est une construction proprement théorique, l’ « agir stratégique » est bien une réalité empirique. En un certain sens, toute relation interpersonnelle est purement et simplement un jeu d’influence, et le régime démocratique, le lieu par excellence de ce type de « lobbying primitif ».

[1] KUHN, Thomas S., La structure des révolutions scientifiques, traduction française, Paris, Flammarion, 1972.
[2] SCHUMPETER, Joseph A., Capitalisme, socialisme et démocratie, traduction française, Paris, 1972, p. 331.
[3]SCHUMPETER, Joseph A., Capitalisme, socialisme et démocratie, traduction française, Paris, 1972, p. 332.
[4] SCHUMPETER, Joseph A., Capitalisme, socialisme et démocratie, traduction française, Paris, 1972, p. 355.
[5] HABERMAS, Jürgen, Théorie de l’agir communicationnel, traduction française, Paris, Fayard, 1987.

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