27 août 2006

L'affaire Hervé Gaymard

Troisième et dernier exemple de gestion de crise ici médiatique. Comme je l'ai déjà expliqué dans un post précédent, la transparence comme valeur investit le champ du politique, au détriment ici d'Hervé Gaymard.

Analyse descriptive



L’affaire de l’appartement Gaymard concerne le Ministre d’Etat, Ministre français de l’économie, des finances et de l’industrie Hervé Gaymard et de sa femme Clara, depuis l’annonce le 15 février 2005 par le journal satirique Le Canard enchaîné, que le couple était logé, avec ses huit enfants, dans un luxueux duplex de 600 m² payé 14 000 € par mois par l’Etat. Dix jours plus tard, Hervé Gaymard quitte le Gouvernement et est condamné à reverser à l’Etat français la somme de 58 894 € en remboursement des frais engagés pour le dit appartement. Outre l’équivalent d’un remboursement de vingts mois de salaire, cette calamiteuse gestion de crise eut aussi et surtout pour effet la perte de son capital de crédibilité, l’effritement irrémédiable du capital image de l’ex-Ministre de l’économie, ce dont on ne saurait mesurer trop l’importance en politique[1].

Les errances en matière de communication de l’ancien ministre français se sont traduites par une série de déclarations contradictoires. Le jour des révélations du Canard enchaîné, suit un premier communiqué officiel du ministère de l’économie, très formel, et se réfugiant dans la légalité. Hélas, on peut avoir raison légalement et tord publiquement. Comment une telle réponse hermétique peut-elle satisfaire les attentes du public ? Hervé Gaymard s’enferme ensuite dans une logique de déni préjudiciable, affirmant lors d’un point-presse, le 17 février 2005, à Bruxelles : « Je me reproche de ne pas m’être occupé moi-même de l'appartement mais quand on travaille 120 heures par semaine, on n’a pas le temps de chercher un appartement […] ». Il déclare par la suite : « Je suis un homme honnête, issu d’un milieu modeste »[2]. Suite à cette déclaration, le Canard enchaîné révèle dans un article daté du 23 février 2005 qu’Hervé Gaymard a non seulement réalisé des travaux coûteux dans son appartement de fonction et ceci au frais de l’Etat, mais qu’il est également le propriétaire d’un appartement d’une surface de 200 m².
Celui qui se proclamait « fils de cordonnier » et héraut de la lutte contre les problèmes de logements se contredit manifestement aux yeux d’une opinion publique, de plus en plus méprisante à l’égard de cet « hypocrite privilégié ». Le jour même, un communiqué officiel du ministère de l’économie annonce qu’Hervé Gaymard remboursera personnellement les frais engagés pour du dit appartement. Le 24 février 2005, alors que sa cote de popularité est en chute libre, Hervé Gaymard annonce, dans un geste de persévérance héroïque, qu’il ne quittera pas sa fonction au ministère. Le 25 février 2005, ce dernier annonce publiquement qu’il démissionne de son poste de Ministre de l’économie et doit tirer un trait sur une carrière politique pourtant prometteuse.

Commentaire critique



Peut-être faudrait-il dans un premier temps rappeler le contexte très particulier dans lequel cette affaire a éclaté. La France est un pays dominé par le républicanisme jacobin et un égalitarisme diffus remontant à la Révolution, caractérisé par la revendication catégorique d’une égalité de droit. A cette passion de l’égalité, s’ajoute une méfiance vis-à-vis de l’argent hérité de la tradition catholique et un mépris cynique envers les dirigeants politique. C’est que l’histoire de la République française est émaillée d’ « affaires » et autres scandales politico-financiers, de l’affaire du canal de Panama (1892) en passant par l’Affaire Stavisky (1934) jusqu’aux plus récentes « magouilles » tels que les financements occultes des partis politiques. Dans un tel contexte, le mensonge d’Hervé Gaymard quant à ses origines sociales, la dissimulation d’un appartement luxueux déjà existant en plein Paris et la revendication vertueuse d’une mission d’intérêt public à accomplir, à savoir « triompher à la question du logement », apparaissaient manifestement en contradiction avec les valeurs d’équité, d’intégrité et de transparence.

La logique hasardeuse, les discours contradictoires de l’ex-Ministre de l’économie témoignent donc non seulement d’une méconnaissance de l’environnement sociopolitique, des attentes sociétales du public français (absent d’audit), mais aussi d’une incompréhension plus largement des mécanismes de gestion de crise (absence de plan de communication et manque total de collaboration avec les médias). Au lieu de cela, Hervé Gaymard aurait pu jouer la carte de la franchise et miser sur la compassion du public, suivant alors de fait les principes d’un des fondateurs de la communication publique, Ivy Lee, et cela d’autant plus que la Transparence est érigée de nos jours au rang de valeur démocratique.

Si certaines situations exigent discrétion, l’apparence de transparence et d’authenticité s’imposent de fait dans nos sociétés démocratiques, comme le souligne Thierry Libaert[3]. En bref, derrière la façade d’une information transparente et d’une communication bidirectionnelle symétrique, s’employer en sous-main à manipuler les médias et l’opinion publique afin d’entretenir l’incontournable « capital image » et plus précisément dans le cas de l’affaire Gaymard, le « capital confiance ».

La bonne réputation, halo précaire de prestige, est d’essence volatile et ne se recouvre jamais sous sa forme originelle. La perte du capital image et le déficit de notoriété auraient cependant pu être évitées si la crise avait été anticiper grâce à un monitorage systématique des médias et à la détection plus largement des enjeux à risques. L’affaire Gaymard, paradigme de la mauvaise gestion de crise, témoigne peut-être aussi d’une carence spécifiquement française par rapport à la vie politique dans les pays anglo-saxons : la relative faiblesse du département des affaires publique.

[1] Wikipédia. Encyclopédie libre. Site de l’encyclopédie libre Wikipédia, [En ligne]. (page consultée le 11 novembre 2005).
[2] Le Monde, 19 février 2005.
[3] LIBAERT, Thierry, La transparence en trompe l'oeil, Paris, Descartes Editions, 2003.

2 commentaires:

Marcel Patoulatchi a dit…

En somme, votre idéal pour la France, c'est un culte de la manipulation nommé transparence ?

Vous êtes marchand de tapis ou c'est un idéal ?

A force de faire croire aux élus qu'ils sont malins, suffisement pour trahir la nation souveraine ni vu ni connu, il ne faut guère s'étonner en suite du dédain général de la population pour les séquences électives.
Mais quand on est marchand de tapis, on n'en a cure, évidemment.

ie-lobbying a dit…

Droit de réponse du marchand de tapis à l'amateur de riesling

[Pour mieux comprendre cette allusion, se reporter à l'article daté du mercredi 30 août 2006, "Le lobbyiste et l'idéaliste" publié sur le blog de Marcel Patoulatchi à l'adresse suivante : http://riesling.free.fr/]

Non, monsieur, je ne suis pas un ennemi de la démocratie.

Il est sans doute normal de retrouver dans ce blog un point de vue corporatiste, défendant la profession de lobbyiste. Ce point de vue est souvent mal compris, et ce notamment en France.

Mais si je me fais l'apôtre du lobbying, c'est premièrement d'un "open-lobbying" que je pratique moi-même (voir article à ce sujet, "Le concept d'open-lobbying").

Secondairement, je suis bien pour une régulation des activités de lobbying au sein de l'Union européenne (voir également article à ce sujet, "European Transparency Initiative").

Troisièmement, dans le contexte d'une dépréciation généralisée des mécanismes traditionnels de représentation, à savoir la méfiance accrue vis-àvis des partis politiques, je pense que la représentation des intérêts par des groupes issus de la société civile ou du monde des entreprises, doit gagner en légitimité (voir aussi article à ce sujet, "Lobbying et intérêt général en France").

Et finalement, si le lobbying en tant que tel définit bien l'influence des décideurs publics, alors il a toujours existé. On ne peut aussi reprocher à un mouvement social , une association, une grande entreprise ou un syndicat et autres groupes d'intérêt de participer à l'élaboration d'une politique les concernant. Par contre, on peut leur reprocher de le faire clandestinement et dans l'ombre.

Le marchand de tapis