23 août 2006

Définition du lobbying (1/3) : Le lobbying définit-il l'art machiavélien de l'"honnête homme" contemporain ?

Au-delà de l’approche conceptuelle, il convient maintenant de s’intéresser aux conditions d’exercices du lobbying. Que signifie pratiquement être lobbyiste ? Quelles en sont les règles implicites ?

A l’aune des évolutions sociopolitiques des démocraties contemporaines...



Notre « modernité désenchantée »[1] pour parler comme Max Weber, pourrait être subsumée sous la catégorie de « complexité » telle que définie par Edgar Morin dans son ouvrage Introduction à la pensée complexe, expression d’une réalité multidimensionnelle résultant de la rétroaction des effets sur leurs causes[2].

C’est dire que les interactions humaines ne sauraient se réduire à quelques processus linéaires et autres déterminismes ; la réalité sociopolitique comporte ainsi une part irréductible d’imprévisibilité, des zones d’incertitudes objectives.

A l’échelle du pouvoir, le procès de complexification du réel est surtout visible au travers de la fragmentation du processus décisionnel, comme en témoigne l’actuel mouvement de privatisation de l’espace public et l’émergence progressive d’une société civile très présente dans la sphère du politique ; en d’autres termes, la formation d’un triangle du pouvoir en matière décisionnel, associant les autorités publiques, la société civile et le secteur économique. Au-delà de cet éclatement du « decision-making process », un processus de « déterritorialisation » des décisions s’opère avec la globalisation, privant progressivement les Etats de leurs pouvoirs d’action, avec la spéculation financière, l’essor des firmes multinationales et le poids croissant des organismes de crédits internationaux.

Dans un tel contexte d’ « éclatement du pouvoir »[3] pour reprendre l’expression employée par Guillaume Dasquié, l’Etat est de plus en plus amené à recourir aux groupes d’intérêts, ces derniers jouant alors le rôle de « réducteurs d’incertitudes » grâce à leurs capacités organisationnelles supérieures, leur pouvoir d’expertise et leur connaissance efficace du terrain. Pris dans un environnement sociopolitique beaucoup plus dense, l’Etat assume donc désormais une position défensive et arbitrale, recourant à une multiplicité d’acteurs de la société civile et du monde marchand.

Un des exemples les plus marquant serait sans doute celui de la construction européenne, dont le corollaire évident est l’européanisation des décisions publiques, comme le montre Michel Clamen[4]. Les couloirs du Parlement européen pourraient être comparés à une vaste arène dans laquelle de nombreux acteurs, tant publics que privés, interagissent dans le processus décisionnel communautaire aux niveaux régional, national et européen. Les différents organismes de représentations jouent alors un rôle de pression et de conseil, d’intermédiation et de dialogue. La recherche d’information joue aussi un rôle prépondérant et le lobbying se veut anticipatif et non pas simplement réactif (agir pour ne pas subir).

« Bruxelles est avant tout une machine à traiter de l’information », rappelle l’auteur, « et les renseignements les plus précieux sont les signes faibles, indices avant-coureurs de projets ou de novations. Les identifier nécessite un bon réseau, qui se constitue et se gère par une démarche systématique »[5].

Face à la technicisation croissante du politique, émergent les lobbies comme clarificateurs des enjeux, répondant aux besoins d’un espace public toujours plus demandeur de compréhension face à une complexité perçue comme synonyme de déni de la démocratie. Ce rôle d’intermédiation exige tant une culture multidisciplinaire qu’un art complexe de la gestion.

Art combinatoire, art manipulatoire ?



Face aux évolutions complexes de nos sociétés, une formation multidisciplinaire semble aussi plus que nécessaire. Nous touchons là qu problème de l’identité professionnelle du lobbyiste : ce dernier doit non seulement connaître les mécanismes de développement des politiques et le droit des affaires, mais aussi avoir des compétences pratiques en termes de stratégie et de représentation des intérêts. Mais il doit d’abord et surtout être fin politologue, habile communiquant et avocat crédible… Bernard Le Grelle ne décrit-il pas le lobbyiste professionnel comme étant composé de 20% de droit, 20% d’économie, 20% de diplomatie, 20% de communication et 20% de politique[6] ? C’est dire que lobbying est synonyme de « mix marketing ». Plus qu’une discipline, il requiert le savant dosage de toutes ces disciplines, une gestion plurielle des intérêts : « ars communiqua, ars combinatoria » ; et l’intérêt, comme l’écrit à ce propos François de la Rochefoucault, parle toutes sortes de langues et joue toutes sortes de personnage, même celui du désintéressé »[7]. Mais plus loin, le lobbyiste doit être suffisamment cultivé pour faire preuve d’une « intelligence du complexe » [8] pour parler comme Edgar Morin et s’impose comme l’ « honnête homme » du XXIe siècle, le « Pic de la Mirandole » contemporain. Rappelons que la devise de Jean Pic de la Mirandole, paradigme de l’érudition humaniste, était : « de omni re scibili » (sur toute chose qu’on puisse savoir). L’importance du « capital-lettres »[9], pour reprendre une expression d’Alain Etchegoyen, n’est donc pas à négliger. Michel Clamen notait ainsi que la culture personnelle et la connaissance des règles implicites du lobbying à Bruxelles est indispensable : « La diversité des cultures et des comportements ; au-delà du droit, c’est le règne des codes, des réseaux de personnes, du non-dit. Les différences culturelles entre nations, qui jouent un grand rôle dans les discussions diplomatiques, influent aussi sur les méthodes de défense des intérêts privés. La crédibilité impose un travail transfrontière, révélateur des divergences d’habitudes, des systèmes de pensée… » [10].

Si le lobbying est un art, quelles en sont les techniques ?



Selon Patrick C. Robert, il est possible de distinguer cinq types de lobbying[11].

  1. Le lobbying direct, comme exercice d’une influence direct sur les décideurs publics ; d’une manière informelle comme avec l’envoie de courriers, les entretiens téléphoniques et les déjeunés d’affaire, ou d’une manière plus formelle comme avec la participation à une audition publique, la soumission de mémoires et les propositions d’amendement à des textes législatifs.
  2. Le lobbying indirect, comme exercice de sensibilisation de l’opinion publique, autour d’une question, dans le but de faire pression sur les décideurs politiques ; attirer l’attention en créant des pseudo-événements par exemple, définis par Jean Charron comme « des actions qui présentent un écart par rapport au déroulement habituel ou « normal » des choses et qui sont littéralement construites et mises en scène à l’intention des médias d’information »[12].
  3. L’organisation de coalitions ad hoc ou permanentes ; il s’agit de faire jouer l’ « effet de masse », en associant à son action de pression tout groupe potentiellement intéressé.
  4. Le lobbying financier, avec le financement par exemple de campagnes électorales par l’intermédiaire de « political action means » ; les lobbies pétroliers dans le financement de la campagne de Georges W. Bush par exemple.
  5. Les pratiques douteuses enfin, visant à influencer les décideurs politiques par le truchement de cadeaux ou de services.
La dimension manipulatoire est ici manifeste : qu’il s’agisse d’attirer l’attention de l’opinion publique en créant de pseudo-événements ou de faire pression sur les décideurs politiques en menaçant de couper les fonds destinées aux campagnes électorales, le lobbyiste professionnel, à la manière du prince machiavélien, joue aussi bien de la force du lion (pressions directes) que de la ruse du renard (pressions indirectes).

Qu’est-ce que la ruse ? Une capacité intellectuelle ne correspondant pas à l’abstraction mais à l’efficience pratique, au domaine de l’action, à l’habileté de l’artisan. Comme le rappelle Georges Vignaux, cette forme d’intelligence pratique est multiple et s’exerce en situation d’incertitude. Essentiellement manipulatrice, elle est toute entière dans l’illusion, le leurre. Le lobbyiste professionnelle, le lobbyiste rusé autrement dit, s’avance masqué et cherche à tromper son « monde »[13]. En ce sens, Baltazar Gracian y Morales, essayiste espagnol du début du XVIe siècle, a raison d’écrire que « les choses que l’on veut faire ne doivent pas se dire et celles qui sont bonnes à dire ne sont pas bonnes à faire »[14]. Dès lors, légitimer l’action du lobbyiste n’est-ce pas en définitive vouloir réintroduire la bête dans la Cité sous couvert d’un renouvellement du jeu démocratique ?


[1] WEBER, Max, L’éthique protestante et l’esprit du capitalisme, traduction française, Paris, Flammarion, 2000.
[2] MORIN, Edgar, Introduction à la pensée complexe, Paris, Éditions sociales françaises, 1990.
[3] DASQUIE, Guillaume, Les nouveaux pouvoirs, Paris, Flammarion, 2003.
[4] CLAMEN, Michel, « Les méthodes européennes du lobbying » in Actes du colloque Lobbying d’affaires : nouvelles tendances et stratégies, mars 2002, p. 87.
[5] CLAMEN, Michel, « Les méthodes européennes du lobbying », in Actes du colloque Lobbying d’affaires : nouvelles tendances et stratégies, mars 2002, p. 83.
[6] LE GRELLE, Bernard, Profession lobbyman. Le pouvoir des coulisses, Paris, Hachette, 1988.
[7] LA ROCHEFOUCAULT, François de, Réflexions ou sentences et maximes morales.
[8] MORIN, Edgar, Introduction à la pensée complexe, Paris, Éditions sociales françaises, 1990.
[9] ETCHEGOYEN, Alain, Le capital-lettres. Des littéraires pour l’entreprise, Paris, François Bourin, 1990.
[10] CLAMEN, Michel, « Les méthodes européennes du lobbying » in Actes du colloque Lobbying d’affaires : nouvelles tendances et stratégies, mars 2002, p.81.
[11] ROBERT, Patrick C., « Le lobbying : stratégies et techniques d’intervention », in Gestion, novembre 1990, p. 67.
[12] CHARRON, Jean, « Les pseudo-événements de contestation : le cas du groupement autonome des jeunes (RAJ) », in Les journalistes, les médias et leurs sources, 1991.
[13] VIGNAUX, Georges, Les jeux des ruses, petit traité d’intelligence pratique, Paris, Le Seuil, 2001.
[14] MORALES, Baltazar Gracian y, L’homme de Cour, traduction française, Paris, Ivréa, 1994.

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